3.6.12

Shariah4Belgium ou la faillite des démocraties libérales


Malheureusement, une fois de plus, les outrances verbales de Shariah4Belgium obligent à réagir. Je bats mon record absolu d’interventions sur un sujet particulier après ceci et cela pour mémoire.

Se farcir l’intégrale de la conférence de presse de Shariah4Belgium à la suite de l’affaire de la récente interpellation musclée d’une munâqaba (dame porteuse de niqâb) à Jette (voir ici - vidéo indisponible ce 03.06.2012 pour cause de "hate speech") est loin d’être une sinécure, c’est le moins que l’on puisse dire.

Le porte-parole de ce groupuscule clownesque reste pareil à lui-même, dans la rhétorique de l’excès et du mépris vis-à-vis de ces concitoyens non musulmans qu’il toise du haut de la prétendue supériorité des valeurs du musulman face à celles des mécréants (sic). En ne manquant pas de se payer un pétage d’égo carabiné chaque fois que sa petite troupe de fidèles écervelés se fend d’un takbîr bruyant à chacune de ses saillies.

C’est alors que l’on se rend compte que cet Abû Imrân n’est en vérité qu’un politicard de bas étage en recherche de notoriété pour exister, certes doué de bagou et à la répartie cinglante, même si complètement à côté de la plaque. Oui, on a bien affaire à un populiste néo-salafiste, limite tiers-mondiste, en pleine dénonciation du système.

Et c’est là que les frontières se brouillent, car si les faits qu’il dénonce sont avérés, alors une partie de son argumentation fait mouche. La munâqaba en question, une certaine Stéphanie X, aurait été victime d’une violence policière inouïe dans un Etat de droit : insultes, dénudation en public, humiliations physiques, violences physiques, atteinte à la pudeur… On croit rêver et on se prend à souhaiter qu’il ne s’agisse que d’un coup de bluff et que cette dame n’a pu subir un tel traitement de la part des forces de l’ordre, juste pour le port de son niqâb.

Mais si cela s’avère être le cas, alors, oui, il faut dénoncer sans concession la brutalité inutile, vulgaire et raciste (dans le sens de la construction de l’islamité comme une race) de certains éléments de la police de Bruxelles. On espère que la Ministre de l’Intérieur, qui fut prompte à condamner les manifestations qui s’en suivirent avec détermination, sera inflexible quant à l’enquête interne qui doit être menée au sein de la police pour établir les responsabilités et condamner les coupables de manière exemplaire (on peut toujours rêver!).

Car, oui, à l’heure où l’on se lamente sur la potentielle radicalisation violente d’une partie de la jeunesse musulmane, de tels comportements de la police ne font qu’augmenter le sentiment de victimisation, d’injustice et d’insécurité et ne contribuent en rien à l’établissement d’une collaboration fructueuse et confiante entre les communautés musulmanes et la police.

Oui, les musulmans ne se sentent aucunement rassurés par la présence des forces de l’ordre (moi y compris) car nous en connaissons l’arbitraire, la violence potentielle et l’impunité quasi totale dans laquelle elles peuvent agir. Il ne s’agit en aucun cas d’avoir quelque chose à se reprocher. Il suffit de les voir à l’œuvre – à moins d’être un(e) blanc(he), de classe moyenne ou supérieure, sans signe visible d’une appartenance à une minorité quelconque, auquel cas il est très facile de ne s’apercevoir de rien. Pour tous les autres, les forces de l’ordre ne sont certainement pas garantes de notre sécurité, mais plutôt de l’arbitraire total à notre égard.

Les démocraties libérales – dont nous vantons la supériorité (théorique) sur tout autre système – ne peuvent remporter l’adhésion que si elles fonctionnent sur le respect total des règles qu’elles s’imposent, de l’Etat de droit, sur la confiance que chacun(e) sera respecté(e) dans ses choix, même si ceux-ci vont à l’encontre des décisions de la majorité. Dans le cas d’espèce, que le fait de porter un vêtement interdit sous peine d’amende, ne débouche que sur une amende et non sur une violence totale de la part des forces de l’ordre qui auraient outrepassé allègrement leur mandat, sous prétexte de « donner une bonne leçon ».

Quand a disparu cette confiance indispensable dans l’équité du système et dans le fait qu’il respecte en tout point les règles qu’il s’impose, quand il viole ses propres règles sans état d’âme lorsqu’il est question de minorités, des plus faibles, des marginaux, des originaux, des anti-systèmes ou autres non conventionnels, quand il fait preuve de tels doubles standards en interne comme en externe, il ne faut pas s’étonner de l’existence et du discours de groupes tels que Shariah4Belgium qui mettent les démocraties au pied du mur de leurs contradictions et de leur faillite alors qu’elles ne cessent de se présenter comme l’idéal absolu!

Le discours sur les valeurs de Shariah4Belgium n’est en vérité que le miroir inversé de celui d’Alain Destexhe sur NOS valeurs. Chaque partie ne peut que constater l’absurdité et l’aspect grotesque de chaque revendication lors de « reality checks » insupportables comme celui de Stéphanie.

Enfin, ne soyons pas dupes, il ne faut pas s’étonner que de tels dérapages existent au sein des forces de l’ordre. La réification de l’autre y est rampante et n’est pas déconnectée du discours ambiant sur la haine du niqâb comme prétendu symbole de l’infériorisation de la femme. Discours qui mène, paradoxalement, à agresser celles qui le portent. Et le plus souvent par des femmes elles-mêmes. On aurait pu attendre plus de courage en la matière et que le combat soit mené contre les oppresseurs et non les opprimées – si l’on s’inscrit dans cette logique.

Certaines études qualitatives ont en effet montré le degré de violence quotidien auquel sont exposées – dans l’espace public – les femmes qui choisissent de porter le niqâb (insultes, coups…). Qu’on approuve ce choix ou non est une chose, mais cela ne donne en aucun cas licence à la violence envers ces femmes – par des particuliers ou, pire encore, par des forces de l’ordre dont chaque citoyen(ne) est en droit d’attendre protection et égalité de traitement – que l’on porte un niqâb ou pas.

Cet événement tragique met également en lumière les effets pervers et criminogènes des discours politiques et médiatiques incessant sur le voile, la burqa, le niqâb, les valeurs prétendument antioccidentales de l’islam, les violences des jeunes des quartiers, la soumission de la femme musulmane, les crimes d’honneur, la non intégration des migrants, etc., etc.

Véritable poison distillé depuis des années, de manière totalement irresponsable, dans la société, par de belles personnes, politicien(ne)s et intellectuel(le)s de tous bords, au dessus de tout soupçon, mais qui amène aujourd’hui le citoyen lambda, le policier lambda à faire lui-même « justice », à tenter – même à son micro niveau – d’épurer la société de ses divergents « inintégrables » que sont les musulmans.

L’heure est grave ! Démocrates et libéraux qui avez participé nolens volens  à ces dérives, repentez-vous (de manière laïque si vous le voulez !) et revenez à l’esprit de vos valeurs plutôt que de contribuer, comme des idiots utiles, à la fascisation croissante de nos sociétés sous prétexte de la défense de ces dites valeurs contre une prétendue islamisation impérialiste. C’est vous-mêmes, et non les musulmans, qui détruisez les valeurs démocrates libérales par vos compromissions continues avec les discours d’exclusion portés depuis longtemps par l’extrême droite ainsi que par les entorses avec les valeurs démocrates libérales – vos propres valeurs ! –  que vous ne cessez de commettre, de promouvoir ou de simplement entériner.

Si Shariah4Belgium aura jamais eu une seule utilité, c’est celle d’avoir souligné une fois de plus, si besoin était, les faillites de nos démocraties libérales – non parce qu’elles seraient intrinsèquement faibles, mais parce qu’elles n’osent simplement pas vivre à la hauteur des principes qu’elles affichent. Ce qui ne fait que mener aux désillusions, au rejet, à la haine – de l’extrême droite au populisme néo-salafiste dans le cas d’espèce.

Back to the roots ! More than ever !

Michael Privot

Aucun commentaire:

Comment se réapproprier le Ramadan ? Quelles sont les options de jeûne disponibles ?

(Mise à jour le 5/6/17: ajout des notes (3) et (4)) Depuis 2015 en particulier, le mois de Ramadan correspond avec les journées les plus ...