27.1.10

Minarets: « Ne nous battons pas pour un symbole »


Le contexte : interview publiée dans le Soir du mardi 1er décembre 2009, suite au référendum helvète sur l'interdiction de futures constructions de minarets.

Michaël Privot est islamologue, membre déclaré des Frères musulmans et porte-parole de la plus vaste mosquée reconnue de Wallonie, à Verviers.

Que vous inspire la victoire inattendue du« oui » au référendum sur l’interdiction des minarets, en Suisse ?

Beaucoup de tristesse. En rester à ce degré de crispation, après 50 ans de présence des musulmans en Europe, c’est lamentable. C’est à la fois grave pour la société, qui tarde à intégrer sa composante musulmane, qui maintient un statut de citoyens de seconde zone, et grave pour les musulmans, qui n’ont pas su développer l’intelligence du contexte, en tant que minorité.

Les musulmans coresponsables ?

Ma communauté a la responsabilité de développer des ressources pour aller de l’avant. Par exemple, au lieu d’investir dans l’édification de mosquées, elle pourrait davantage investir dans les institutions sociales. Nous ne devons pas être que des quémandeurs de droits. Nous devons aussi être parties prenantes aux grands débats de société. Les intellectuels musulmans, à quelques exceptions près, restent très timorés. Ils ne prennent pas position. La communauté doit davantage manifester son engagement citoyen.

Vous l’avez fait, à Verviers, en refusant d’« imposer » un minaret au voisinage…

Le minaret n’est pas un élément constitutif du culte islamique. Sa fonction essentielle est de porter l’appel à la prière et marquer physiquement la présence de la mosquée. A Verviers, nous avons fait le choix de nous en passer. Pour ne pas crisper. Nous sommes convaincus que notre présence spirituelle doit davantage se marquer par le réseau que la communauté des fidèles crée, autour de la mosquée, que par un minaret. L’essentiel, c’est de rayonner en contribuant à la vie de la cité par un engagement citoyen réel. Pas de se battre pour un symbole.

C’est aussi la thèse du recteur de la mosquée de Bordeaux, Tareq Oubrou, auquel vous consacrez un livre d’entretiens (1).

La grande mosquée de Bordeaux ne comportera ni minaret, ni coupole : une vraie mosquée républicaine !… Tareq Oubrou défend l’idée qu’il faut négocier la présence et la visibilité de l’islam, par rapport à son contexte. Il s’agit de déterminer la « bonne dose » de religion à injecter dans le culturel. A cet égard, le vote suisse est un bon sondage : il montre que les Européens ne sont pas prêts. Doit-on se battre pour un minaret qui va heurter ? Ne vaut-il pas mieux concevoir des mosquées en dialogue avec leur environnement, qui deviennent nos mosquées à tous ?

« Profession imâm », Tareq Oubrou, Albin Michel, 2009, 249 pages, 16 euros.

Propos recueillis par RICARDO GUTIÉRREZ

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Les Européens ne sont pas prêts pour les minarets? Sont-ils prêts pour les mosquées, pour la présence même de l'islam?

Michael Privot a dit…

Pour les mosquées, après des années de difficultés, leur ouverture rencontre de moins en moins de résistance et l'on en compte de plus en plus également. Sans compter les nombreuses communautés qui agrandissent, sans trop de problème leurs locaux pour faire face à une demande grandissante. Donc, oui! La mosquée commence à rentrer dans le paysage européen. POur l'islam, je dirai oui également, mais reste la question de sa visibilité, de son contenu... Mais à part une tranche relativement mince de la population qui est opposée à l'islam par principe, la grande majorité des gens n'ont pas de problème avec l'islam - si l'on prend le temps de répondre adéquatement à leurs questions légitimes. Un gros travail de sensibilisation reste à faire de ce côté-là.
Mais étant du côté minoritaire du rapport de force, il faut que les musulmans comprennent que le gros de l'effort devra venir d'eux dans un premier temps et qu'ils prennent conscience de l'impact (démesuré) que leurs propos, gestes, actes, revendications ont sur la population majoritaire. C'est une des données de la question qu'ils négligent systématiquement. Avec les dégâts que l'on connaît.

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