18.9.12

Innocence, haine et tragédie


Mise à jour le 24/09/2012

Et c’est reparti ! Une bande annonce d’un film « stupidissime » sur l’islam, les musulmans et leur prophète et des émeutes – parfois meurtrières – éclatent à l’instigation de prêcheurs de haine, semblant donner raison aux industriels de la détestation qui ont produit à dessein ce brûlot. Dans l’esprit de beaucoup d’honnêtes gens, tout se mêle : islam, violence, intolérance, liberté de parole, Huttington, là-bas, ici, mon gentil voisin Mahmoud et les Ahl al-Sunna wa-l-Jamaa au Pakistan : une chakchouka pas possible, mais dont le résultat est de creuser les antagonismes. Pari réussi pour le producteur de l’« Innocence des Musulmans » !

La vérité est évidemment beaucoup plus complexe et, à l’heure où j’écris ces lignes, nous ne disposons pas encore de toutes les informations nécessaires pour comprendre exactement l’entrelacs complexe des intérêts opposés mais très complémentaires en jeux dans cette affaire décidément beaucoup plus subtile qu’il n’y paraît.

Avant d’aller plus avant – note positive ! – remarquons que la couverture médiatique de cette affaire est, dans l’ensemble, plus nuancée que la couverture de l’affaire des caricatures danoises. Des leçons semblent donc tirées des errements du passé et il est important de le souligner : je constate que les condamnations sans ambiguïtés des violences par les autorités religieuses musulmanes d’Occident et d’Orient trouvent mention dans la presse occidentale, déforçant d’emblée l’impression d’un unanimisme musulman face au film l’« Innocence des musulmans ».  Soyons nous-mêmes sans détour à ce propos, sait-on jamais que mes propos pourraient être mal interprétés : il est évident que les débordements haineux et violents commis par certains musulmans sont absolument condamnables. Nous espérons que les autorités compétentes mettront en œuvre tous les moyens nécessaires pour appréhender et punir les coupables de violence, d’exactions et de meurtres, mais également les prêcheurs de haine qui ont lancé ces gens à l’assaut d’individus et d’intérêts américains, tout en se terrant comme des pleutres à l’arrière des troupes. Pour être cynique, il est fort peu probable que ces instigateurs seront jamais amenés devant un quelconque tribunal.

Commençons tout d’abord par les pyromanes ayant mis le feu au poudre : il apparaît maintenant clairement qu’il s’agit de gens liés d’assez près au groupe de Pamela Geller, « Stop the Islamization of USA », qui est réunie au sein de l’organisation faîtière « Stop the Islamization of the Nations » avec son pendant européen « Stop the Islamization of Europe » dont Philip De Winter, président du Vlaams Belang, est un des fondateurs. Une récente enquête de Canal+ a montré qu’il s’agit là d’une véritable industrie de la haine anti-islam bénéficiant de soutiens financiers considérables qui lui ont permis de s’attirer une grande visibilité, y compris au sein des leaders du Tea Party et des Répblicains. Newt Gingrich s’est d’ailleurs fait les échos de leurs théories fumeuses sur l’imposition de la shariah aux USA (voir sur le sujet un très bon article d'Agora Vox, une fois n'est pas coutume sur les liens avérés de Geller avec cette affaire[24/09/2012]).

Le film est donc soutenu activement par des gens ayant pour visée de démontrer que l’islam n’est pas une religion mais une idéologie politique totalitaire et violente menaçant un Occident chrétien mollasson et en pleine décadence. Par les réactions attendues que ce film suscite, ils ont frappé fort et réussi à imposer leurs thématiques dans la dernière ligne droite de l’élection présidentielle américaine. Chapeau bas les artistes.

Ceci étant, je ne peux manquer de souligner la perversité de la démarche initiale du producteur (le fameux Nakoula Basseley Nakoula, a.k.a. Sam Bacile, au passé peu reluisant) qui s’était fait passer pour juif et avait affirmé avoir convaincu 100 donateurs juifs de soutenir son projet de film – causant des sueurs froides en Israël (qui n’arrivait pas à l’identifier) et dans toutes les communautés juives face à la marée d’antisémitisme que cela aurait pu provoquer. L’intox n’a pas duré plus de 48 heures, heureusement, et il est apparu que le coup venait d’extrémistes coptes réfugiés aux USA et soutenus par le pasteur évangéliste de droite flambeur de Corans, Terry Jones.

On apprend que les acteurs n’auraient pas compris dans quel scénario ils jouaient, que tout a été manipulé au montage… (voir les démêlés de l'actrice Cindy Lee Garcia avec la justice à ce propos[24/09/2012]). Bref, une embrouille carabinée dont l’objectif était la provocation – haineuse – délibérée. La défense de la liberté d’expression n’empêchera pas de condamner ce film pour ce qu’il est : une insulte révisionniste empilant 1400 ans de préjugés sur l’islam, son prophète et les musulmans. Rien de très nouveau en quelque sorte, si ce n’est la mise en scène qui rend le tout particulièrement indigeste.

Le rapprochement, en terme de démarche, est souvent fait avec les caricatures danoises. J’affirmerais que nous ne sommes pas du tout dans la même configuration : au Danemark, il s’agissait essentiellement d’une affaire interne (le lectorat du Jyllands-Posten ne dépassant pas la frontière danoise), propre au débat dano-danois où l’on aimait à se faire peur en opposant les défenseurs de la liberté de parole face à une communauté musulmane – prétendument intolérante et menaçant les chères libertés acquises – ne représentant que quelques % de la population. L’impact et  l’ampleur de la crise laissèrent les Danois pantois et désemparés, avec un contentieux durable entre la population majoritaire et ses minorités musulmanes.

Dans le cas du brûlot qui nous concerne, il s’agissait d’un effort prémédité, visant en premier lieu à déstabiliser le débat démocratique égyptien naissant et à radicaliser la communauté copte par une stratégie de billard à cinq bandes comptant sur le fait que l’assaut espéré des fanatiques musulmans contre les coptes les forceraient à se révolter, tout en entraînant éventuellement Israël et les Etats-Unis dans la tourmente comme cerise sur le gâteau. Les auteurs du film capitalisaient sans aucun doute sur l’expérience danoise précisément. L’intention de nuisance internationale était à l’origine même de la démarche. Autre différence : même si les caricatures danoises étaient de qualité inégale, il y avait au moins un geste artistique à la base. On en est très loin avec l’«innocence des musulmans».

Du côté des excités musulmans qui se sont mis en mouvement ça et là, il est intéressant de porter quelques éclairages sur les logiques qui ont probablement mené à ces actes inqualifiables – éclairages qui ne sont d’aucune manière une apologie de ces derniers. Cependant, pour tordre le cou au canard de la prétendue violence intrinsèque de l’islam, il est fondamental de se rendre compte que ces débordements haineux n’apparaissent pas ex-nihilo, hors toute rationalité.

1.     Il est intéressant de noter que les débordements violents ont eu lieu dans des pays où les Etats sont faibles ou en pleine déliquescence (Lybie, Egypte, Pakistan, Bengladesh…). Là où les Etats sont forts ou à tout le moins organisés et stables, les choses se sont passées relativement calmement – voire rien ne s’est passé.

2.     Les manifestations de contestations suivent aussi étrangement les lignes de classes : pauvres et peu éduqués contre éduqués et bourgeois.

3.     Ces débordements ont surpris tout pareillement les dirigeants arabes – y compris islamistes conservateurs – qui n’avaient pas vu le coup venir, comme le rapporte John Esposito, grand analyste du monde musulman.

4.     Les débordements s’inscrivent dans des contextes politiques locaux et nationaux particuliers qui voient l’affrontement (Egypte, Tunisie et Libye) entre les Frères Musulmans au pouvoir ou presque et les salafistes politisés qui cherchent également à pousser les FM, maintenant au pouvoir, à la radicalisation ou à prouver leur incapacité à défendre le « vrai islam » et à prendre les mesures politiques nécessaires. Il est très intéressant de rappeler que pendant le dernier quart de siècle de dictature en Egypte, Libye ou Tunisie, ces salafistes se sont montrés d’une discrétion à toute épreuve et ont été les derniers à sauter sur le train de la contestation. Maintenant que l’espace de la contestation politique et de l’expression publique est assez libre, et que la crainte des matraques et de la tôle est enfin éloignée, ces révolutionnaires de la vingt-cinquième heure tentent d’imposer leur agenda. (Certains semblent d'ailleurs suggérer que l'attaque contre l'ambassadeur US en Libye était planifiée de longue date et l'on se réjouit que le peuple de Bengazi ait pris les armes pour bouter les salafistes probablement responsables des violences de ces dernières semaines [24/09/2012]).

5.     Pourquoi s’en prendre aux intérêts des USA alors que le film est une initiative privée ? Rappelons que les manifestants ont rarement des BAC+5 en politique internationale d’une part, mais que d’autre part beaucoup de musulmans ressentent avec émotions les frappes de drones faisant de nombreuses victimes civiles ordonnées par le Pentagone (et Obama), la partialité totale des Administrations US en faveur d’Israël ainsi que la présence « d’armées d’occupation US », il y a peu en Iraq, mais toujours en Afghanistan. Cela ne fait quasiment jamais les titres des médias européens ou américains, mais cela buzze considérablement dans les pays à majorité musulmane plus directement concernés (et parfois dont le paysage médiatique est plus ouvert qu’en Europe et aux Etats-Unis, à savoir moins aligné sur la pensée unique) et dont les populations se demandent si elles ne sont pas les prochaines victimes sur la liste.

6.     A cela on ajoutera (ou on commencera par) la situation économique catastrophique que doivent affronter les Libyens, les Tunisiens, les Egyptiens et bien d’autres. Près de 50% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté dans certains cas, générant des frustrations qu’un pouvoir islamiste, Frère musulman ou autre, ne peut guère gérer à coup de slogan identitariste.

Dans de telles conditions, il suffit de peu de chose pour enflammer les esprits et exprimer sa frustration de la manière parfois la plus abjecte qui soit. Remettons les pendules à l’heure encore une fois : on parle de quelques dizaines de milliers d’excités – qui se sont fait entendre à grand bruit – contre plus de 1,2 milliards de musulmans qui ont simplement soulevé les épaules et sont passés à autre chose.

Reste une question intéressante : pourquoi certains prêcheurs de haine à l’agenda politique évident choisissent de lâcher leur meute contre ce genre de brûlot plutôt que de manifester contre la vie chère, l’injustice de la répartition des richesses dans leur pays, les frappes de drones ou que sais-je encore ? La réponse va de soi.

Des pistes de solutions ? Il serait très présomptueux de ma part de prétendre apporter quelque pierre à l’édifice, mais je souhaiterais poser encore une fois la question du deux poids, deux mesures en matière de liberté d’expression. Comme je l’ai déjà rappelé à diverses reprises : « La société majoritaire utilise l'argument de la liberté d'expression pour soi-disant critiquer l'islam, en mobilisant abusivement l'histoire de la bataille des laïques en Europe contre la mainmise de l'Eglise catholique sur les libertés de pensée, de conscience et d'expression. La liberté d'expression fut un droit puissant qui a permis aux libres-penseurs, mais aussi à d'autres minorités religieuses en Europe, d'exister dans une société majoritairement catholique. Aujourd'hui, c'est la société majoritaire qui revendique le droit à la liberté d'expression pour dire tout et n'importe quoi à propos d'un groupe, d'une conviction minoritaire qui ne détient aucun des éléments du pouvoir politique, économique, judiciaire et médiatique. »

Certes, la limite ultime de la liberté d’expression est l’incitation à la haine (raciale ou autre) envers un individu ou un groupe particulier. En l’occurrence, l’« innocence des musulmans » est à mon sens borderline : la bande annonce ne montre pas de propos directement haineux (encore que les musulmans sont présentés systématiquement comme des brutes obscènes assoiffées de sang – ça ne vous rappelle rien ?), mais construit en « bas-relief » un justificatif à la haine du musulman et vise à renforcer le climat islamophobe. Le tout sous le parapluie de la liberté d’expression qui, à nouveau, ne protège plus une minorité contre l’arbitraire d’une majorité (nationale et globale en l’espèce), mais permet à des membres d’organisations faisant partie de communautés majoritaires d’insulter en toute sérénité une foi et des communautés minoritaires (je parle ici en matière de rapport de force/de pouvoir).

Je ne pense pas qu’il faille interdire le film d’une quelconque manière, mais je crois qu’il faudrait responsabiliser ses auteurs devant la justice, histoire de rappeler que la liberté d’expression s’incarne dans un temps, un lieu et un espace et n’est pas un droit en apesanteur. Je n’envisage pas ici une quelconque loi contre le blasphème (dont je réprouve l’idée même !), mais on pourrait imaginer le gouvernement US poursuivre en justice les auteurs du film pour les pertes subies par leurs actions réfléchies et programmées. Un tel procès n’aboutirait probablement pas, mais aurait le mérite de calmer quelque peu les ardeurs des boutes feu irresponsables, sans impacter la véritable critique intellectuelle et scientifique, le débat argumenté, tous parfaitement légitimes, tout blasphémateurs qu’ils pourraient paraître à certains.

Et je ne suis pas sûr du tout que cela soit une solution très praticable. Les démocraties libérales peuvent être singulièrement encombrées par leurs principes quand il s’agit de traiter avec des industriels de la haine, déterminés à ne respecter aucune des règles de la bienséance démocratique et à tordre les droits fondamentaux à leur avantage. A moins de donner sa faveur à une démocratie « interventionniste » visant à protéger les intérêts supérieurs de la collectivité en prenant les mesures coercitives éventuellement nécessaires et équilibrant les droits fondamentaux à une telle aune – mais cela suppose de partager un projet sociétal commun auquel serait soumises les institutions démocratiques comme outils d’émancipation.

Une option démocratique très différente des démocraties libérales actuelles dont le seul horizon est l’équilibre relatif ou formel des intérêts en présence, sans véritable vision directrice comme corollaire.

Bref, un problème toujours plus complexe qu’il n’y paraît de premier abord…

Réflexion à suivre.

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