21.10.12

Elections communales à Verviers – éléments d’analyse – Première partie


La poussière des négociations tumultueuses étant quelque peu retombée suite à un accord MR-CdH à Verviers portant M. Elsen comme bourgmestre, il est impératif de donner une lecture cohérente de cette recomposition des votes, de ses causes potentielles et de ses probables implications. Comme toujours, la lecture des résultats est un enjeu idéologique de première importance. Dans le cas verviétois, la droite a marqué des points et a réussi à imposer son discours y compris au sein d’une gauche plus que jamais en perte de repères.

D’où l’urgence d’une déconstruction-reconstruction point par point à partager sans modération. L’avenir politique verviétois des prochaines années en dépend.

1) Les résultats des listes

Comme tout le monde a pu le constater, les deux faits marquant ont été la baisse du PS (- de 8 % des votes), ce dernier restant néanmoins le premier parti verviétois avec près de 29% des suffrages, et la montée du MR (+ 7% des votes), ce dernier demeurant le 3ème parti avec près de 24%.

Tout de suite, le MR et à sa suite nombre de socialistes, ce qui est extrêmement préoccupant, ont attribué cette chute du PS à la grande diversité de sa liste, un grand nombre de candidats de toutes origines ayant été mis en avant. La réalité : 16 sur 37, bien moins que la moitié de la liste et j’y compte les candidats d’origine italienne et grecque.

On est loin d’une liste totalement bigarrée. Mais il est vrai qu’elle était bien plus diverse en comparaison des autres listes : 7/37 chez Ecolo en comptant large ; 6/37 au CdH dont aucun en position éligible à moins d’un score exceptionnel peu probable d’entrée de jeu ; et 6/37 au MR, avec la même réserve que pour le Cdh. Un casting parfait pour ramasser quelques voix et s’éviter les problèmes – avec pour résultat inévitable que les élus Cdh et MR sont blancs, sans aucune exception. Bravo pour la diversité !

L’effort du PS était donc méritoire et c’est ce qui l’a probablement sauvé d’une  « tôle » encore plus impressionnante, non pas liée à des problèmes de diversité, de laïcité ou de pauvreté (comme certains essayent de le vendre), mais à l’usure du pouvoir (12 ans à la tête de la commune) et à une gestion parfois très autocratique.

Autre preuve que ce n’est pas la diversité de la liste qui aurait détourné les électeurs potentiels du PS, c’est que tous les candidats de la diversité ont sensiblement augmenté leurs voix de préférences (avec quelques scores remarquables tels que Malik Ben Achour (+ 200% par rapport à 2006), résultats d’un vrai travail de terrain, tandis que les candidats de la communauté majoritaire, à l’exception de l’un ou l’autre d’entre eux, ont soit stagné, soit perdu un nombre considérable de voix, comme le Bourgmestre sortant, Claude Desama, sa dauphine, Murielle Targnion ou encore, Michèle Dupuis. Preuve s’il en est que, au travers cette dernière, le « white feminism » vintage dénonçant le port du foulard à renfort de grands chapeaux ne fait plus recette. Peut-être enfin l’occasion d’ouvrir une vraie discussion sur un féminisme plus universel et en phase avec les réalités de son époque et la multiplicité de ses voix d’expression ? A suivre. (Je reviendrai dans un prochain billet sur les résultats de candidats eux-mêmes).

Mais revenons aux listes : beaucoup se sont laissés abusés par le fait que la diminution du PS correspond presque symétriquement à la montée du MR, certains y lisant l’abandon du PS par certains de ses supporters à cause de sa trop grande diversité au bénéfice du MR qui a tenu un discours particulièrement dur sur le sujet.

Dur, mais sans ambiguïté, contrairement aux 3 autres partis qui ont été particulièrement « mous du genoux » sur la question : le Cdh éjectant Hajib el-Hajjaji et Layla Azzouzi sur l’affaire du foulard tout en clamant son amour de la diversité ; le PS faisant signer à ses candidats en stoumeling une charte sur les valeurs laïques (donc contre le port du foulard) tout en étant très ambigu dans son discours officiels, et Ecolo se contentant comme à son habitude d’un « non mais oui » (ou peut-être est-ce l’inverse), mais en prenant soin de ne pas aligner Hajib el-Hajjaji (désormais passé chez les Verts) comme candidats aux communales. Il est évident que nombre d’électeurs sensibles à cette question de la diversité n’ont pas eu l’impression de s’y retrouver face à cet alignement collectif sur le plus petit dénominateur commun : ne pas effrayer le brave électeur blanc verviétois, pourtant aujourd’hui en minorité comme nous le verrons ci-dessous. Du grand calcul stratégique en vérité !

Quant au MR verviétois, sous la houlette de l’éternel opportuniste Freddy Breuwer qui a passé sa vie politique à changer de couleur avant de se stabiliser quelque peu au MR, ainsi que de Guillaume Voisin, le roquet-mascotte de la droite sectaire, il a appliqué sans aucun remords la méthode Guéant/Sarkozy : total virage vers la droite dure, bête et méchante : anti-pauvre, anti-immigrant, ultra-laïcarde, anti-diversité, mais ultra-sécuritaire. Si cela a réussi à Sarkozy en 2007, rappelons que cela lui a été fatal en 2012. Attendons donc 2018 pour le MR.

Sans aucun doute, reconnaissons que le calcul a été payant : le MR a bien ciblé son électorat : les Blancs qui trouvent que leur ville est trop bigarrée, trop pauvre, trop diverse et qui, sans se l’avouer, se rendent compte que les beaux jours de la main mise sur tous les leviers du pouvoir touchent à leur fin et se lancent dès lors dans une bataille de tranchées pour préserver ce qu’ils peuvent de leur privilèges de Blancs. Jusque là majoritaires.

Et oui, Verviers, la ville au 111+ nationalités, « ville monde » en dépit de sa petite taille (+/- 55 000 habitants), quand on y met bout à bout toutes les communautés arrivées depuis les années cinquante (Italiens, Polonais, Grecs, Espagnols, Marocains, Turcs, Hongrois, Allemands, Bulgares…) est une « minority-majority city ». Une ville où les communautés minoritaires constituent en vérité la majorité de la population. Or, si le Bourgmestre sortant M. Desama reconnaît lui même que Verviers est une ville multiculturelle depuis plus de 30 ans (60 ans en vérité), les leviers du pouvoir politique pour ne parler que de lui et de l’administration communale sont presque exclusivement aux mains de la communauté majoritaire (i.e. blanche, en vérité maintenant en minorité à Verviers). 

L’heure de repartager le gâteau, le pouvoir, est enfin arrivée, mais les Blancs – dans leur incapacité à remettre en question leurs privilèges et leur position dominante au sein d’une société plurielle, libérale et démocratique – freinent des quatre fers et se réfugient dans un vote véritablement communautariste. Communautariste blanc. Le pire, car il s’ignore, angle mort de la communauté majoritaire ayant l’habitude d’édicter la norme et de circonscrire les champs du dicible et de l’indicible, du pensable et de l’impensable.


Bien que pourfendant à grand renfort de fanfaronnades le communautarisme supposé des communautés minoritaires, le MR a axé toute sa campagne sur le communautarisme blanc, suivi de près par un Cdh en voie de droitisation également sous l’impulsion de M. Wathelet et de ses proches (avec la bénédiction de M. Lutgen, dont la radicalité du centre dévie de plus en plus vers la droite).

Il est évident que ce communautarisme blanc et cette droitisation de plus en plus affirmée tant du MR que du Cdh aura des conséquences en internes : les véritables libéraux démocrates, hommes et femmes de bon sens qui comprennent l’évolution de leur société même si les outils qu’ils souhaiteraient mettre en place pour la gérer diffèrent de ceux de la gauche, se trouvent désormais en minorité et muselés au sein du MR. Cela ne manquera pas de créer des tensions, car la droitisation dure (pour ne pas dire « extrême-droitisation ») grandissante d’une droite raisonnable et démocratique est un cul de sac politique qui ne s’avère payant qu’un temps avant de renforcer la véritable extrême droite comme cela a été brillamment démontré en France. Idem pour le Cdh où la gauche chrétienne est en train de voir ses marges de manœuvres de plus en plus limitées, au détriment même des valeurs et de l’éthique qui l’animent.

Dans un tel contexte, on peut douter de la théorie du report de voix automatiques du PS vers le MR. Certes, comme je l’ai expliqué ci-dessus, le message du MR a pu séduire quelques Blancs traumatisés par la perte du pouvoir et des privilèges causée par la nécessaire redistribution de ceux-ci au sein d’une société plurielle. Il y a toujours eu à gauche des progressistes socialement parlant, mais complètement arriérés en matière de diversité : la gauche couscous-djembé qui aime s’encanailler à boire du thé à la menthe lors des fêtes de la diversité, mais ne supportera pas la vue du moindre foulard, et encore moins qu’une « foulardée » puisse réclamer son droit à l’égalité et au progrès. A la place du PS, je ne les regretterais pas. Bon débarras. Les mêmes existent chez Ecolo, ne l’oublions pas non plus.

Quand on élargit l’angle d’analyse, le PTB+ (gauche radicale) a récolté un peu plus de 2% des votes alors qu’une liste communiste ne s’était plus présentée depuis longtemps. Sans aucun doute, ces voix viennent des déçus du PS et peut-être d’Ecolo, qui ont abandonné depuis longtemps une véritable approche de gauche un peu moins prompte aux compromissions avec les intérêts des puissants.

Plus marquante est l’augmentation du % des abstentions (+ 6% à presque 20%) et des votes blancs ou nuls (+ 0,5% à presque 8%). Or, contrairement à la doxa journalistique et politique qui voudraient que les déçus de la gauche passent vers la droite et l’extrême-droite, ces derniers ont tendance à grossir les rangs des abstentionnistes avant de se droitiser au terme d’un long processus.

Dès lors, au lieu de remettre en question sa politique de diversité prétendument responsable de son recul, le PS verviétois ferait mieux de s’interroger sur le pourquoi du progrès du PTB+ ainsi que de l’abstentionnisme et des votes nuls. Ayant présidé à un bureau de dépouillement, je peux confirmer qu’un nombre important de votes nuls interpellaient sur l’absence d’une véritable politique de gauche à Verviers.

Si Verviers compte, d’après certains chiffres, presque 25% de pauvres, il ne faut pas s’étonner qu’il y ait une demande d’actions fortes. Certes, M. Desama a fait quelques sorties remarquables et courageuses dans la presse pour déconstruire les discours nauséeux sur la pauvreté, l’insécurité et l’immigration à Verviers entretenus par le MR (et une partie du Cdh), mais cela ne suffit pas à aider une partie importante de la population verviétoise qui se fait laminer par l’austérité actuelle – alors que la classe moyenne commence également à se rendre compte qu’elle se rapproche du bord du précipice.


Qu’en est-il dès lors de la gauche à Verviers ? Si l’on additionne les scores du PS, d’Ecolo et du PTB+, on arrive à +/- 40%. Le Cdh (27% des voix) conserve encore une aile gauche dont il est difficile de mesurer l’ampleur, mais il ne serait pas irréaliste de compter sur au moins 10/27 des voix du Cdh, ce qui laisserait espérer que le peuple de gauche est encore majoritaire à Verviers, mais pour combien de temps ? Et avec quelles conséquences ?



Mais une chose est sûre, la diversité de Verviers n'est ni un handicap, ni la cause de la perte de certains partis, mais une opportunité qu'il faut savoir saisir. Or, les trois partis qui ont perdu des voix (PS, Cdh et Ecolo), ont surtout démontré leur incapacité à saisir l'importance des enjeux de la transformation radicale du profil sociologique de Verviers au cours de ces 30-40 dernières années, à en tirer les conséquences et à développer des politiques progressistes, inclusives et sans ambiguïté pour répondre aux besoins et aux aspirations de cette nouvelle communauté urbaine émergente. Et ça finit par se payer cash.

A suivre...

Voir notre analyse des résultats des candidats (de la diversité)
Voir notre analyse des questions de militantisme et de laïcité

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