22.2.15

De Ramadan, Garaudy, el-Asri: des snipers et du « meurtre du père »

Les polémiques récentes autour de deux intellectuels de la communauté musulmane de Belgique (Jacob Mahi et Farid El-Asri) m’ont amené à partager quelques réflexions à ce sujet.

Je ne m’étendrai pas sur le cas de Jacob Mahi alors qu’une enquête est toujours en cours à propos des événements qui eurent lieu dans l’établissement au sein duquel il exerce sa profession de professeur de religion islamique. L’affaire « El-Asri » en est un dégât collatéral qui mérite pourtant de retenir notre attention du fait des logiques multiples, parfois contradictoires, qu’il met en évidence.

Je vais m’attarder à certaines d’entre elles qui m’intéressent plus particulièrement. Ceci n’est pas une approche exhaustive.

Le leadership musulman

Du point de vue de la société majoritaire, et à l’immense regret de cette dernière, le/la leader-e parfait(e) n’existe pas. Toutes les personnalités qui émergent depuis quelques années, des trentenaires et des quadras pour l’essentiel, auraient tou-te-s, à ses yeux, une tâche d’ombre au tableau : trop proches de Tariq Ramadan, des Frères Musulmans, de l’AKP, de Milli Görüş, de la Diyanet, du PJD, de Justice et Bienfaisance, du wahhabisme saoudien, du FIS, du tabligh ou que sais-je encore. S’il/elle échappe à l’une de ces catégories maléfiques, peut-être est-il/elle proche des théories indigénistes, ou encore un islamo-gauchiste voire un islamo-fasciste ou nazislamiste ?

Nombreux sont celles et ceux qui se prennent à rêver d’un Abedinour Bidar « gaufre au sucre » (pour ne citer que lui ; je l’apprécie beaucoup, ndr), qui serait pleinement légitime pour les communautés musulmanes de Belgique et qui les entraînerait dans son sillage suite à de longues années de militantisme en leur sein, ayant évité tous les écueils des fréquentations imparfaites et sulfureuses, qui aurait écrit quelques sommes de philosophie mystique à côtés d’un ou deux ouvrages révolutionnaires en philosophie du droit canon, mais aussi trempé sa plume dégourdie pour rédiger de nombreuses prises de position allant dans le sens du vent tout en ayant pris soin de ne jamais formuler la moindre phrase bancale, la moindre idée mal étayée ; qui aurait pris part à tous les combats laïcs, féministes, contre l’homophobie et l’antisémitisme et, surtout, qui n’en aurait pas trop dit sur l’islamophobie. 

Continuez de rêver. Celui-là/celle-là n’est pas encore né(e). Les leader-e-s communautaires, dans la vraie vie, auront tou-te-s quelque chose pour déplaire. Il va falloir pourtant « faire avec ». De la même façon qu’il a « fallu » que la société « fasse avec » les leaders de gauche radicale : toujours trop gauchistes, trop communistes, trop trotskistes, trop léninistes ou staliniens, trop maoïstes, ayant soutenu la révolution culturelle dans leur jeunesse, s’étant tu sur le goulag, ou n’ayant pas condamné assez fermement ceci ou cela ; ou encore suspectés d’un double discours : celui pour le grand public et celui qu’ils réserveraient aux camarades dirigeants du parti ou de la section locale…

Les parallèles pourraient être multipliés avec d’autres groupes et mouvements, surtout radicaux ou contestataires de l’ordre établi : ils ne plaisent jamais à l’establishment qui se fera une spécialité de jouer la carte de la décrédibilisation, du doute, de la calomnie voire du lynchage. Le meilleur moyen d’éviter le débat démocratique autour des idées, c’est de flinguer les messagers, y compris par des coups en dessous de la ceinture. 

Est-ce à dire que ces leaders musulmans cités ci-dessus seraient au-dessus de tout soupçon et que seule règneraient la calomnie à leur encontre ? Certes non. J’y viens. Je plantais juste le décor.

Il n’en reste pas moins que l’affaire El-Asri a révélé, entre autres choses, la présence de snipers avisés qui ont pris le temps de préparer leurs dossiers pour les sortir en temps utile. Personne ne nous fera croire qu’un(e) pigiste de l’Agence Belga a eu le temps de trouver tout(e) seul(e) un article sur Oumma.com rédigé en 2001 par Farid El-Asri et dont un certain nombre de formulations et sources sont problématique (j’y viens également). Cela fait partie du jeu. Chacun pousse son agenda. Dont acte.

Toujours est-il que, de manière générale, celles et ceux qui ont voulu se faire la peau de Farid El-Asri jouent une partie dangereuse. Car si la ligne est de faire tomber toutes celles et ceux qui ont été proches de Tariq Ramadan un jour ou l’autre au cours de ces vingt dernières années, la liste risque d’être longue et les dégâts considérables. On est susceptible en effet d’éradiquer le nouveau leadership communautaire, qui peine à prendre ses marques, coincé entre 2 générations. Tout d’abord, il essaye de prendre la relève de la première génération qui veut garder les manettes des institutions communautaires tout en ne disposant plus des outils nécessaires à la gestion de leur complexité. Ensuite, il doit tenter de reconstruire une légitimité au leadership communautaire en général vis-à-vis de jeunes générations totalement déconnectées de ce dernier. Le challenge est de taille, cela va sans dire.

L’on peut comprendre, par ailleurs, que beaucoup aient des œufs à peler avec Tariq Ramadan pour toutes sortes de raisons qui leur paraissent légitimes. Alors qu’ils/elles snipent Tariq Ramadan à qui mieux-mieux, car ce dernier bénéficie d’une surface médiatique suffisante pour se défendre tout seul. L’accusation par association à l’encontre de celles/ceux qui furent, pour certain-e-s, ses disciples est d’autant plus injuste que Tariq Ramadan himself a lui-même été – et est encore – un des plus puissants freins internes à la communauté musulmane francophone quant à l’émergence d’un leadership digne de ce nom. Trop visible, trop sollicité, figure trop dominante, il a littéralement empêché que montent d’autres personnalités musulmanes, certainement au sein de son sillage, mais au-delà de ce dernier également. 

Le leadership, cela s’élabore. Il faut préparer les futurs leader-e-s pressenti-e-s. Les faire monter en puissance et accepter de se retirer peu à peu de l’avant de la scène pour leur permettre de grandir et s’autoriser soi-même à prendre du recul. A dire cela, on voit ce que d’aucun n’a pas vraiment mis en œuvre. Venir par la suite délégitimer ses « disciples » pour avoir été proches de lui – et, au fond, pour quoi d’autre, au fait ? – c’est quasi leur infliger une double peine : avoir « zoné » auprès de Tariq Ramadan, sans jamais bénéficier des paillettes, pour ensuite payer le prix cash de ses erreurs et des haines qu’il n’a pas manqué de susciter tout au long de sa route. 

Ce qui est d’autant plus frustrant que ces disciples en question ont fait un long chemin pour prendre leurs distances, se créer leurs propres voies, difficiles et tortueuses, tout en évitant soigneusement de procéder au « meurtre du père » qui leur aurait pourtant donné des coudées beaucoup plus franches. On peut le regretter, mais il faut au moins pouvoir leur concéder un certain mérite. Vouloir les enfermer dans le rôle de clones de Tariq Ramadan est aussi injustifié qu’inadéquat voire insultant. 

Est-ce à dire qu’il faudrait offrir un blanc-seing à la génération montante du leadership communautaire musulman, se retenir d’être critique, de demander des comptes, de pointer ses incohérences et ses manquements ? Certes non, mais il est impératif d’adresser les bonnes questions et les reproches légitimes aux bonnes personnes, au risque de tomber dans le confusionnisme général, délégitimant toute une génération dans un même mouvement, alors que la réalité est toujours plus complexe. Que l’on interpelle les leader-e-s musulman-e-s sur leurs seules œuvres et qu’on laisse enfin tomber le « crime » d’association avec Tariq Ramadan aux oubliettes de la médiocrité intellectuelle. Le débat public sur l’avenir de l’islam et des communautés musulmanes en Belgique vaut bien mieux que cela. Les leader-e-s musulman-e-s sont en pleine possession de leurs facultés intellectuelles et analytiques. Que l’on apprécie leurs analyses et positions, c’est un autre débat.

De l’éthique du leadership

Aussi révélatrices qu’aient été les critiques à l’égard de Farid El-Asri, les soutiens dont il a bénéficié ont été également de grande qualité. J’ai pourtant l’impression qu’ils n’ont pas embrassé ce que je perçois être le cœur de la problématique. Si le MR a plutôt souligné le soutien d’El-Asri à Jacob Mahi, il n’a pas vraiment questionné sa probité scientifique, ni d’ailleurs vraiment articulé une accusation d’antisémitisme. Bien sûr, tout était dans la nuance. Toujours est-il que cela n’a pas été franchement dit. En ce sens, les différents soutiens de poids dont il a bénéficié ont eu raison d’insister sur la qualité de son travail, son engagement dans l’intercommunautaire et le fait qu’il serait profondément non-antisémite. C’est toujours le bienvenu dans le climat délétère dans lequel nous évoluons pour le moment, mais la critique principale que l’on a pu lui faire en repêchant un texte de 2001 publié sur Oumma.com, portait moins sur son analyse elle-même qu’un certain nombre de formulations problématiques ainsi que sur deux citations de l’ouvrage de Roger Garaudy pour lequel ce dernier avait été condamné pour négationnisme.

Farid El-Asri, pour sa défense, a plaidé l’hyperbole typique de la fougue d’un écrit de jeunesse et demandé que l’on passe à autre chose. Il a évité, ce faisant, de gratter sous la surface de la critique politicienne du MR et de s’interroger sur le malaise beaucoup plus profond que son article a pu générer en particulier au sein de la communauté juive, mais aussi de milieux antifascistes, antiracistes et autres. 

Si presque tout le monde est prêt à entendre l’excuse de la jeunesse pour l’extrême maladresse du propos, beaucoup moins sont disposés à s’en tenir à l’hyperbole. Or, un leadership éthique aurait voulu reconnaître, même a posteriori, la dimension blessante de certains propos, l’inutilité de la référence à l’ouvrage condamné pour négationnisme de Garaudy – qui n’ajoute rien à la démonstration – et se serait engagé à faire retirer cet article du site Oumma.com pour clore définitivement cette polémique, ou encore à le réécrire à l’aune de ses connaissances actuelles et de son cheminement intellectuel et spirituel depuis qu’il a commis ce texte il y a près de 15 ans. Le fond du problème étant moins une position antisioniste, en soi légitime, que certains parallèles nauséeux entre Israël et l’Etat allemand nazi et ses sbires, et surtout, la référence au Garaudy négationniste. 

Pourquoi insister ici sur l’éthique du leadership ? Farid El-Asri, comme plus de 160 personnes et organisations, a récemment signé la Déclaration du 22 janvier de Convergences musulmanes contre la radicalisation et pour la citoyenneté. Cette déclaration est particulièrement exigeante en ce qu’elle engage à épurer les discours de tout propos violent et discriminant, en particulier envers d’autres communautés ethniques et religieuses. Si cela vaut pour le futur, cela implique également une réflexion sur ce que chaque signataire a pu produire à un moment de son parcours.

Il va falloir s’attendre à ce que tou-te-s les signataires soient un jour où l’autre passé-e-s au crible de la critique. Celle-ci ne sera pas toujours bienveillante et constructive, loin s’en faut. Les snipers s’en donneront à cœur joie, et certain-e-s ont déjà commencé. Est-ce à dire que l’on doit pour autant renoncer à la dimension éthique de ce geste, s’enfermer dans le déni, nier l’évidence ? Certes non, une fois encore ! Au contraire, cela doit nous pousser à plus d’exigence encore : reconnaître nos manquements, les amender, si nécessaire publiquement. Faut-il craindre pour son leadership ? Est-ce faire une concession insupportable à la pression de la communauté majoritaire ? Est-ce un renoncement à ses principes et ses idéaux ? Est-ce baisser le front devant la pensée unique, le consensus fabriqué ? 

Non, c’est grandir ! C’est s’éduquer et éduquer, c’est concrétiser – un tant soit peu – l’exigence d’éthique que l’on prétend brandir en étendard quand on fait le pas conscient d’articuler son engagement à partir d’un référentiel musulman. Sinon, à quoi bon prétendre à être porteur/teuse de lumière si l’on s’éteint tristement à la première contradiction, à la première difficulté. 

Je raisonne ici à dessein à partir de ce référentiel. Je mets de côté les rapports de force, les coups bas politiques, les analyses de pouvoirs, la dimension minoritaire, les tentatives d’exclusion et de délégitimation… tout cela existe, ne soyons pas naïfs. Mais pas au mépris de notre propre exigence éthique envers qui nous croyons. Et cette éthique-là, dans sa portée, est universelle et embrasse toutes les communautés, tous les individus, dans leur infinie diversité et complexité. Le leadership ne peut en faire l’impasse. Reconnaître maladresses, erreurs, manquements, dérapages voire égarements passés n’affaiblit jamais le leadership, mais le fait grandir, et trace une voie éthique pour celles et ceux qui vous font confiance et partagent vos aspirations. 


A l’heure où la lutte contre l’antisémitisme doit devenir une priorité communautaire pour les citoyens belges de confession musulmane, c’est également en retournant vers le passé et en corrigeant ce qui peut, ce qui doit, l’être, que l’on fera évoluer les choses dans le sens du bien commun. A mes yeux, « Convergences musulmanes », c’est avant tout ça : une exigence d’éthique tous azimuts, pour le bénéfice de tous, même si – et surtout si – cela impliquera quelques gestes qui coûtent.

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