27.3.11

Le paradoxe d’HEMA : exclure pour mieux intégrer ?

Une fois n’est pas coutume, le foulard est revenu à l’avant de la scène, non pas dans l’enseignement mais dans l’entreprise, avec la décision d’un magasin de la chaîne HEMA de rompre le contrat d’une employée portant le foulard, suite aux plaintes de quelques clients.

Par Michael Privot, Irène Kaufer, Farida Tahar et Stéphane Jonlet

pour Tayush*, groupe de réflexion pour un pluralisme actif

L’événement paraît anodin : une femme portant le foulard est priée de l’abandonner aux portes de son lieu de travail au risque de perdre son emploi. Elle refuse au nom du droit constitutionnel fondamental de tout individu de manifester ses convictions en privé comme en public, puis est licenciée au nom du « droit coutumier » du client-roi. Que faire ? De toute évidence, il faudrait appliquer le principe juridique le plus élevé en pareilles circonstances. Mais, vu que l’objet du litige est un foulard, le bon sens s’évanouit et l’employeur – un magasin de la chaîne HEMA – enfreint la loi en cédant devant les souhaits discriminatoires de ses clients.

Plus interpellante, l’attitude de Randstad, son employeur direct, qui n’infirme pas la décision alors que, par ailleurs, il s'enorgueillit d’appliquer un code sectoriel volontaire de bonne conduite en matière de lutte contre les discriminations. En clair, si un client demande à une agence Randstad de « filtrer » la main d’œuvre qu’elle lui envoie selon des critères non pertinents (genre, ethnicité…), celle-ci est tenue d’informer son client que cela est illégal et de tenter de le faire changer d’avis. Si le client s’obstine, l’agence se doit de refuser de traiter avec lui.

Cependant, ce code ne sert la plupart du temps qu’à décorer les murs des agences, comme Randstad nous le démontre brillamment. Bien que la discrimination sur base des convictions religieuses soit rigoureusement interdite par la loi depuis plus d’une décennie, un grand nombre d'entreprises font systématiquement primer leur intérêt économique sur l’éthique. Cela démontre une fois de plus que, pour progresser vers une réelle égalité des chances, on ne peut compter sur une hypothétique autorégulation des entreprises ; les autorités publiques doivent leur imposer des limites claires.

Plus alarmant encore, cette affaire ouvre une double brèche dans les fondations mêmes du droit à l’égalité de toutes et tous. La première, c’est que le débat sur le foulard envahit maintenant la sphère privée avec des conséquences potentiellement incalculables pour l'accès au marché du travail des personnes issues de minorités ethniques, culturelles ou religieuses. Au-delà de la légitimité ou non de la prise en compte de l’apparence d’un fonctionnaire dans l’exercice d’une fonction d’autorité, la fermeture de l’emploi privé que laisse augurer la récente décision d’HEMA et de Randstad s’annonce catastrophique. En effet, nombre d’individus compétents et motivés, de toutes convictions ou horizons culturels confondus, vont se retrouver marginalisés car ne rentrant pas dans les standards étriqués d’un marché de l’emploi essentiellement blanc-bleu-belge.

Ce n’est pas en écartant du marché de l’emploi, pour des raisons non liées à leurs compétences, des segments importants de la population active que la Belgique parviendra à réaliser l’objectif européen pour 2020 de faire bénéficier d’un travail 75% de sa population active. Pire, l'exclusion de nombreux travailleurs qualifiés issus de minorités ethno-culturelles risque de gâcher pour longtemps leurs aspirations à contribuer au bien-être global de la société.

La seconde, c’est que si l’interdiction préventive du port du foulard par peur de remarques négatives de la part de clients ne date pas d’hier, elle ne fut jamais officialisée comme motif de rupture d’un contrat. Cet aplatissement sans précédent devant les désirs du client-roi est particulièrement interpellant ! Où va-t-on placer la limite ? Si, en suivant cette logique, un client fait des remarques sur un employé noir ou arabe, ou encore gay, de sexe féminin ou ayant un handicap visible… Absurde ! Vraiment ? Ayons conscience de ce qu’implique dans l’organisation sociale le regard intolérant des autres. Comment oser aujourd’hui renvoyer à la face des minorités leur manque d’intégration quand on leur ferme les portes de l’émancipation par le travail les unes après les autres ? C’est d’autant plus absurde que cette nouvelle offensive contre le foulard ne touche évidemment que les femmes, au nom d’une « émancipation » qu’on bloque en les privant de l’accès à l’emploi, donc à l’indépendance économique et la possibilité de faire librement leurs choix de vie !

La question est grave, car elle interroge en profondeur le modèle de société que nous essayons de bâtir ensemble. Et nous ne voulons pas d’une société qui manque de souffle, de vision, de courage et se racrapote sur elle-même. Se priver des ressources de la diversité, c’est se condamner au délitement à plus ou moins brève échéance. Les sociétés les plus dynamiques ont toujours été celles qui ont réuni leur diversité autour d’un projet commun et non celles qui ont extirpé de leur sein la différence.

*Tayush est un groupe de réflexion qui réunit des femmes et des hommes provenant ou non de l’immigration et relevant de traditions et de convictions philosophiques diverses, qui partagent le même projet d’une démocratie inclusive, ouverte à la diversité culturelle et religieuse. (Adresse de contact : groupe.tayush@gmail.com)

5 commentaires:

hasan a dit…

Superbe texte. D'accord à 100%!

Tom Goldschmidt a dit…

Si cette dame qui travaillait chez Hema est à plaindre, alors que dois-je dire ?
J'ai passé ma vie dans des bureaux où l'on trouvait, en bonne coexistence, des libéraux, des socialistes, des trotskistes, des maoïstes, des chrétiens très engagés, des protestants, des bouddhistes, des libre-penseurs... Jamais personne n'a eu l'idée, aussi engagé ait-il été, de venir travailler en affichant un signe vestimentaire d'opinion personnelle. Celui qui l'aurait fait aurait certainement eu droit, à part la désapprobation de ses collègues, à une note de service salée, et s'il avait persisté, je pense qu'il aurait été déplacé ou n'aurait pas vu son contrat renouvelé. Et nous n'étions pas en contact avec le public.
Je trouve cela parfaitement normal. Je ne veux pas être accueilli dans un magasin (et jouer sur le mot "emploi privé" n'y change rien) par un vendeur qui porterait un brassard du Vlaams Belang, un badge MR ou un t-shirt à l'effigie de Staline, pas plus qu'une toge orange, un turban sikh ou un voile. Jusqu'à présent, ce genre d'agression m'a été épargné. Je souhaite que cela reste le cas. Et la déguiser en diversité culturelle est un tour de passe passe. La diversité culturelle, je la vis tous les jours, dans la rue, dans les magasins, vivant par choix depuis 26 ans à 200 mètres d'une mosquée, dans un quartier très musulman où je suis très heureux (ce qui ne m'empêche pas de recevoir de doctes leçons de convivialité par des gens qui curieusement vivent à Uccle ou dans d'agrestes campagnes bleu-blanc-belge). Là, la diversité culturelle est pleinement appelée à s'exprimer, elle est enrichissante et quelle que soit ma désapprobation quant à la sinistre signification du voile, je suis prêt à la défendre, comme je défends le droit de Mme Özdemir à porter le sien au Parlement ou le droit des fondamentalistes de porter la burqa, http://tom-goldschmidt.blogspot.com/2011/02/interdiction-de-la-burqa-un-oeil.html

"Elle refuse au nom du droit constitutionnel fondamental de tout individu de manifester ses convictions en privé comme en public, " Affirmation sans sens, et belle planche tendue aux islamophobes ... Laissera-t-on quiconque se planter devant une mosquée avec un panneau "Allah n'existe pas" ? Evidemment qu'il s'agirait d'une attitude contraire à l'ordre public.
Ce n'est pas la seule planche tendue ainsi aux islamo- et xénophobes. Car ce genre de texte, et la manifestation d'il y a peu, ne peuvent servir qu'un seul discours : regardez, on exige pour les musulmans des droits qu'on refuse à autrui ! On ne peut rendre au VB et autres un meilleur service. Les dirigeants musulmans (et la masse de leurs ouailles) semblent d'ailleurs se tenir à l'écart de ce genre de p(r)êche en eau trouble, puisque la manif n'a réuni qu'un millier de personnes. Quand on connaît la capacité de mobilisation du monde musulman...


Petit rappel : cette employée de Hema n'affiche pas un signe musulman, mais une survivance de coutumes préislamiques. De nombreux théologiens musulmans soulignent que rien dans le Coran n'impose le port du voile, et T Ramadan comme son épouse reconnaissent qu'on peut être une bonne musulmane sans le porter.

Marie a dit…

Cher Tom,
Pour une compréhension plus subtile et plus nuancée du port du foulard, je vous recommande fortement le très bon livre de Bruno Martens, "Les guerres puritaines"
http://politique.eu.org/spip.php?article1422
Bien à vous.

Anonyme a dit…

En fait le probléme ce n'est pas un bout de tissus sur la tête qui gêne, le probléme c'est la haine, le racisme envers l'islam et tout ce qui le représente. Cette haine viscéral est entretenu par les médias à la solde de. Le plus grave, c'est la tête qu'ils vout font quand vous leurs dites vous êtes des racistes? Moi je ne suis pas raciste, mais je n'aime pas les juifs??

Anonyme a dit…

Le foulard islamique n'est ni religieux ni culturel mais bel et bien un signe d’appartenance à la ouma islamia dans laquelle veut nous fondre le wahhabisme. C'est signe d'asservissement et d'inégalité entre les hommes et les femmes. Il est le visage apparent de l'infériorité de la femme par rapport à l'homme. J'aimerais bien qu'aujourd’hui les bien pensants inclusionistes se penchent sur la situation des femmes musulmanes vivant dans les pays islamiques où elles sont interdites de pratiquer leur islam ancestral, elles sont insultées, poursuivies et quelques fois battues pour refuser de se soumettre au bon vouloir des fous de Dieu. Qui pensent à elles ? Qui les parlent de leur calvaire ? Qui pensent à faire un documentaire ou un reportage pour dénoncer la « musulmanophobie». PERSONNE. Pourquoi ? Parce que les pétrodollars achètent et transforment tout ce qui ne leur est pas acquis.
Le voile est un signe politique et non musulman, il n'a aucune existence dans le Coran, c'est la propagande du wahhabisme par la bouche de Tarik Ramadan et ses alliés les frères musulmans.
Puisque cet organisme se bat pour que cette fondamentaliste ait le droit de porter un signe fasciste qui est à l'origine de viols et d'égorgement de femmes qui ont refusé de le porter dans les pays musulmans notamment en Algérie, en Iran en Égypte… etc. Va-t-on m’obliger moi qui ai souffert de cela au point d’avoir été obligée à l’exil de supporter la présence de signes fascites qui me rappellent un passé de violence innommable . Ira-t-on au nom de cette fausse inclusion obliger un juif à supporter, partout sur la planète, des personnes au nom de leurs croyances politiques arborant la croix gammée.
Devons-nous attendre que l’extrémisme religieux prenne plus d’ampleur pour réagir.
Pour aider les femmes violentées en vivant en terre d’islam, il est impératif de faire comprendre à tous ces inclusionistes que chaque pouce cédé en l’Occident à l’islamisme fait reculer le combat des femmes en terre d’islam à une vitesse exponentielle. Le moyen utilisé par les inclusionistes aura des conséquences néfastes sur les tunisiennes qui luttent pour garder leurs acquis. Si ces femmes sont si malheureuses en occident qu’elles fassent comme moi, qu’elles immigrent dans des pays où pourront vivre pleinement leur extrémisme. Leur acte s’appelle de la provocation, elles répondent au message des frères musulmans dont la devise est : patience, nombre et marquage de territoire.
Une musulmane forcée à l’exil dont le sort n’intéresse pas les inclusionistes.Imenaila

Zuhal Demir: Ministre-éducatrice de rue et le regret dans les yeux

Zuhal Demir , désormais "ministre-éducatrice de rue" de la conscientisation et de la pédagogie contre le racisme, qui préfère rece...