24.2.11

Les musulmans de Verviers "fâchés contre eux?" Non!


Qu'ils soient une fois plus un enjeu, oui!

Depuis la semaine dernière, ça buzze dur en bords de Vesdre.

La raison: un bourgmestre socialiste souhaitant briguer un 3ème mandat et se rendant compte que la réputation de sa Ville s'est dégradée au-delà du raisonnable tente de remettre - à juste titre - les pendules à l'heure: à ville de taille comparable, Verviers n'est ni plus pauvre, ni plus une ville d'étrangers.

Un truc banal? Non, ça tire dans tous les coins: le PS tente de se refaire une image auprès des minorités et des "pauvres" à un an des communales, le Cdh répond en essayant de ménager tout le monde y compris son électorat de droite sur la question et le MR, en partie associé à la communication du Bourgmestre qui par la suite s'avère être non assumée, voit son président se faire dézinguer sec pour avoir malmené le bourgmestre et ses collègues en public - tout en laissant des propos fleurtant avec le racisme être exprimé sur un fil de discussion initié sur sa page Facebook. Pas que ça déplaise au MR, mais quand même, ça ne fait pas très libéral. Au milieu de tout ça, des médias locaux qui tentent très maladroitement de déconstruire des discours avec pour résultats de jeter de l'huile sur le feu et quelques musulmans qui tirent au boulet rouge sur tout ce qui bouge en ratant l'occasion d'avoir une analyse un peu plus fine de la situation.

Résultat final: alors que l'on aurait dû parler pauvreté et intégration, tout le débat se focalise sur les musulmans et leur impossible assimilation chez les mangeurs de tarte au riz. Un vrai "vautchon". Avec le quotidien Le Jour qui titre ce 22 février "Les musulmans sont fâchés contre eux" (avec en photo, un chef de file du Cdh et un du MR).

Alors que le quotidien Le Jour s'est déjà montré plus fin dans ses reportages sur les musulmans de Verviers qui comptent en leur sein de multiples nationalités (marocaine, turque, belge converti, somalienne, tchètchène, albanaise, ouighoure..), on peut se demander quelle mouche a piqué ses rédacteurs pour relayer le communiqué de presse de quelques jeunes musulmans proactifs en titrant "LES musulmans". Si ces jeunes en question font d'habitude de l'excellent travail (mélange à la fois de pertinence et d'impertinence ) - ah vous savez la jeunesse ! - il n'en reste pas moins qu'ils sont loin d'être la voix unique des musulmans de Verviers. Preuve : quelques jours avant, un autre responsable de la communauté, dans le journal la Meuse, avait tenu des propos plus nuancés et une volonté d'instaurer un vrai dialogue sur base de ce qui fonctionne déjà. Mais en ces temps difficiles, seuls les discours les plus durs restent dans les mémoires. Ces jeunes de Musulmans Proactifs ont à raison participé au débat démocratique de leur point de vue, mais ne mettons pas tout le monde dans le même sac. Même si bon nombre de musulmans ont eu des aigreurs d'estomac à la lecture de certaines positions politiques, ils sont néanmoins capables d'une analyse plus nuancée et tentent de ne pas tomber dans le piège d'une approche clivante de la situation à ce point où, au lieu d'être des acteurs apportant des solutions, ils deviennent des enjeux du débat, objets politiques que chaque parti utilisera pour conforter son électorat.

En ce sens, ces jeunes musulmans se sont rendus de leur plein gré là où l'on voulaient qu'ils aillent: soutenir franco le PS (tous les musulmans derrière le PS!) et renforcer dans ses préjugés anti-étrangers et anti-pauvres la base de la (petite) bourgeoise blanche et +/- conservatrice sur lequel lorgne d'autres partis qui pourront après mieux rassurer leur électorat off the record: non, non, nous ne soutenons pas ces musulmans, houlalaaa, dangereux!

Retour à la case départ pour beaucoup d'entre nous qui, depuis plusieurs années, avaient tenté d'établir des relations plus ou moins intéressantes et constructives avec tous les partis, car les problématiques de la pauvreté, de l'intégration, de la lutte contre les discriminations (contre les musulmans ou non) sont des problématiques transversales dépassant les clivages partisans, même si les solutions à apporter, certes, varient selon les options politiques. Mais cela, ça ne fait pas la une des journaux ! Trop complexe, certainement…

En conclusion, le débat a complètement dérapé. Et l'on peut s'interroger sur la responsabilité des médias en cette affaire, du journal le Jour en particulier quant au coup d'accélérateur qu'il vient de lui mettre, surtout à la lecture du billet de Gery Eykerman sur la condamnation de Eric Zemmour pour incitation à la haine raciale.

Ce n’est pas une digression inutile de s’y attarder un instant. Non, Monsieur Eykerman, ce ne sont pas des "associations détentrices du politiquement correct" qui ont traîné M. Zemmour en justice, mais des associations qui ont forgé leur respectabilité dans la lutte contre l'anti-sémitisme et toutes les autres de formes de racisme. Rappelons que, en France comme en Belgique, l'incitation à la haine raciale, n'est pas une opinion, mais un délit, car l'histoire est remplie à vomir des conséquences désastreuses de tels "dérapages". M. Zemmour n'a pas dit qu'une "connerie" , mais en légitimant le fait que des employeurs puisse refuser d'embaucher des gens sur le seul critère de leur ethnicité, il a sciemment incité à la haine de l'autre, en minant par la même les valeurs fondatrices de notre constitution et du projet européen.

Il ne s'agit pas ici de simple liberté d'expression, M. Eykerman, car de l'autre côté, il y a des gens qui sont non seulement exclus de la société, grâce à ces "conneries", mais qui se font casser la gueule voire assassiner - simplement parce que la couleur de leur tronche ne reviendrait pas à un mec qui passerait par là. Inciter à la haine de l'autre, ce n'est pas comme détester la pluie qui tombe, il y a des conséquences directes sur la vie concrète de milliers, voire de millions de personnes. Mais il est que lorsque l'on est un blanc privilégié avec une demi colonne à remplir dans le Jour, il y a des réalités sociales que l'on ne peut pas toujours percevoir. On a au moins la décence de se taire.

La couverture tapageuse de ce mardi, affichant en première page de manière caricaturale LES musulmans dans une posture d’opposition s'inscrirait-elle dans une ligne éditoriale plus cohérente qu’on ne l'imagine? La question est posée, mais l'impact sur la population majoritaire est claire: pour qui ces musulmans ce prennent-ils, ces autres, pour se permettre d'être fâchés? "Qu'ils retournent dans leur pays!" Et tralala, c'est reparti!!!!! Parlons donc de la responsabilité sociale des médias à l'occasion de cette affaire.

Et les politiques embraient, bien sûr, c'est plus facile que de traiter du fond: quelles politiques d'inclusion mettre en place avec les moyens du bord? comment faire le lien avec la précarisation grandissante des classes moyennes et défavorisées (le sujet d'un reportage d'arte le même jour, comme quoi les journalistes ne lisent pas les papiers de leurs collègues au sein d'une même rédaction)? Quelles méthodes utiliser pour déconstruire ensemble des logiques d'exclusion réciproques? Comment parler un même langage au-delà de nos cultures d'origine? Comment faire de la diversité de Verviers un atout plutôt qu'une faiblesse? Comment préparer le devenir à très court terme de Verviers comme une "minority majority city"? Il y a des solutions à tous ces problèmes, mises en oeuvres dans différentes villes européennes qui font face à des problématiques similaires (voir les conclusions du réseau CLIP ou encore des Cities Against Racism pour ne citer que ces deux-là), mais il faut plus que des discours et construire concrètement la vision d'un avenir partagé - défini de façon collective avec tous les acteurs de notre Ville - et non un simple constat statistique, des ratiocinations sur les perceptions réciproques sans proposition constructives ou croire encore que tous ces "étrangers" finiront par partir un jour. Il sont ici, ils resteront ici et c'est ici que, tous ensemble, il nous faudra construire notre avenir... et celui de nos enfants !

Seul point positif de l'histoire, la carte politique s'est un peu décantée. Et les musulmans veulent faire passer le message qu'ils veulent être entendus dans le débat public tout comme ils demandent que les responsables politiques puissent s'exprimer sur la question de la place de l'islam et des musulmans dans la cité, et ce publiquement. Cette expression nouvelle de ceux qu'on n'entendait pas avant, et que certains essaient de façon simpliste de disqualifier de communautaristes ou de racistes pour mieux ne pas y répondre, est en fin de compte l'affirmation de leur citoyenneté pleine et entière à la vie sociale et politique. Un vrai signe d'intégration, quoi ! Même s'il va falloir affiner à l'avenir la forme pour mieux se faire entendre sur le fond. Et cette saga aura eu un mérite : à savoir que chaque parti a mis à jour ses lignes de fracture internes sur les questions d'égalité. Honnêtement, entre les idéaux affichés et la réalité des réflexions en interne, il y a un sacré décalage, tous bords confondus.

Verviers n’a d’autre choix que de faire de sa diversité un atout. Et plus qu’un non choix, cela doit devenir un vrai challenge. Un vrai défi d'avenir ! Un vrai travail d'intérêt général et de salubrité publique !

Michael Privot

Belge de souche et citoyen verviétois

Islamologue

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