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22.8.16

A mes amis #MusulmanDiscret

Bien sûr, Jean-Pierre Chevènement a blessé dans sa formule à l’emporte-pièce en appelant les musulmans à être discrets. Et, oui, il convient de réagir car l’écart entre le droit et ce qu’est prêt à accepter le corps social se creuse dangereusement.

Bien sûr, l’architecture légale des Droits Humains, nos Constitutions libérales d’Europe de l’Ouest, permettent à chacun-e de s’habiller presque comme bon lui semble, et sont censés protéger chacun-e de l’arbitraire.

Bien sûr, on s’est bien marré avec la campagne spontanée du #MusulmanDiscret : qui de son tweet assassin, qui de sa vidéo, qui de son blog… D’aucuns ont un humour génial, d’autres étaient moins inspirés, c’est ainsi.

Après quelques jours, je m’interroge quand même un peu, à la lecture de toutes ces réactions, sur ce qu’elles disent de nous, une fois de plus. Qu’est-ce que ce discours énonce « en creux » ?

Le/la musulman-e doit il/elle être #indiscret, #visible par nécessité ? Celui ou celle qui choisit d’être un-e #Musulmandiscret-e est-il/elle moins musulman-e, trop dilué-e pour être vrai-e, authentique ? Succomberait-il/elle à la pression sociétale, premier pas vers le renoncement à sa religion, à soi, à son identité ? Comme si cette dernière ne pouvait s’exprimer que dans une visibilité plus ou moins ostentatoire ?

(La suite doit s’entendre au féminin également).

Peut-être qu’un #Musulmandiscret choisit de ne pas crier haut et fort qu’il va faire sa prière. Il n’a peut-être pas besoin de dire qu’il va « méditer », mais simplement la faire discrètement sans rien dire à personne, sans exhibitionnisme de la performance, ou bien choisit-il encore de la reporter à plus tard, à son domicile ou sur le chemin du travail ? Sa prière est-elle de moindre qualité ?

Peut-être qu’un #Musulmandiscret choisit de ne pas porter de barbe visible (ou de foulard pour la femme), parce qu’il se dit qu’il n’a pas besoin d’afficher sa différence de cette manière. Sa foi et son amour de Dieu sont-ils moindres ?

Peut-être qu’un #Musulmandiscret choisit de ne pas porter le moindre signe vestimentaire distinctif parce qu’il se dit que, au fond, le Prophète et Ses Compagnon-ne-s portaient exactement les mêmes vêtements que leurs contemporains polythéistes et que cela n’avait dérangé personne à cette époque. La discrétion vestimentaire des premiers musulmans ne fut-elle pas gage du fait que c’est au niveau du Ciel et de l’éthique que les choses changeaient, pas dans les codes vestimentaires, dans leur « vivre-ensemble » ? L’engagement du #Musulmandiscret envers Dieu est-il dès lors de moindre intensité ?

Peut-être qu’un #Musulmandiscret choisit de pas faire savoir à la terre entière qu’il jeûne pendant le Ramadan, tout en ne s’excluant pas des conventions sociales, mais en évitant savamment d’étaler sa pratique pour ne pas attirer le regard et les questions – bienveillantes ou non – que sa pratique ne manque pas de susciter. Son jeûne est-il de moindre qualité, moins réussi, moins « spirituel » ?

Peut-être que ce #Musulmandiscret se dit que la clé d’une recherche spirituelle intense, digne de ce nom, se trouve à l’opposé de la revendication de visibilité, souvent identitaire, et constituant donc un détournement de cette même recherche, car cette visibilité – de plus en plus oppositionnelle aujourd’hui de par la force de cette vaste crispation identitaire saisissant tous les secteurs de nos sociétés – ne peut être maintenue que par un boost de l’égo ainsi que de la volonté d’affirmation de soi et de se visibiliser dans l'espace public. Si cette dernière est parfaitement légitime et constitutionnelle, elle peut s’avérer également, spirituellement, un vrai piège dans lequel il est si facile de tomber. 


Je dis juste qu’en toute matière, rien n’est simple, et que s’il est nécessaire de rappeler des principes de droit, il est également nécessaire de rappeler leurs implications potentielles en matière de cheminement – car au fond, c’est pour cela que l’on est musulman, non ? Sinon, à quoi bon ? Il y a d’autres grammaires d’opposition disponibles sur le marché.

8.9.15

Boycott et halalattitude

La nouvelle vague d’agitation qui traverse les communautés musulmanes de Belgique à l’approche de la Fête du Sacrifice ce 24 septembre 2015 est à nouveau symptomatique de la façon dont « elles » (je veux dire ses leaders communautaires et religieux en particulier) sont traversées par de nombreuses tensions et contradictions de différents ordres.

Quelques éléments de réflexions et pistes pour l’avenir

A) Organisation et logistique communautaires

Tant les Ministres du bien-être animal Ben Weyts (Région Flamande) que Carlo Di Antonio (Région Wallonne) ont annoncé dès leur entrée en fonction il y a plus d’un an qu’ils avaient l’intention d’interdire l’abattage rituel sans assommage électrique préalable dans tous les abattoirs temporaires pour la Fête du sacrifice 2015. L’abattage rituel sans assommage, quant à lui, reste autorisé dans les abattoirs commerciaux fixes.

Pendant plus d’un an, hormis quelques réunions marginales de certains membres de l’EMB ou d’Union de mosquées locales, les institutions musulmanes sont restées dans une position attentiste, faisant quelque part le pari que les ministres n’oseraient pas passer aux actes. Ben si, ils ont osé, pour différents types de motivations qui ne relèvent pas toujours du bien-être animal mais parfois du conflit civilisationnel comme l’a déclaré d’ailleurs le ministre NVA Ben Weyts (voir ses déclarations de l’été qui ont finalement réveillé le landernau associatif musulman).

Aujourd’hui, on en appelle au boycott et l’on voit tous les soldats de la 25ème heure se réveiller et partir en prêches enflammées sur leurs minbars : ils vont leur montrer à ces ministres le poids de la communauté musulmane : si l’on boycotte, l’élevage ovin belge ne va jamais s’en remettre. Espérant bien entendu que les éleveurs vont se joindre à leurs protestations en organisant des lâchers de moutons dans les rue de Namur ou de Bruxelles.

Comme je l’annonçais dès la mi-août, ces initiatives de boycott auront un impact marginal. Pour plusieurs raisons : on ne parle que de quelques milliers de moutons, répartis entre des dizaines d’éleveurs, qui, s’ils doivent râler sur leur perte sèche en temps de difficultés économiques pour le secteur, ne vont pas boire la tasse pour quelques moutons non plus. En tout cas pas assez pour se mobiliser massivement. De nombreux moutons proviennent également de l’importation. On voit mal les éleveurs écossais venir « mettre le souk » à Namur.

Par ailleurs, la question du sacrifice en abattoir temporaire concerne massivement les communautés d’origine maghrébine qui sont encore culturellement très attachées au sacrifice d’un mouton, dans un acte individuel à portée essentiellement familiale (sacrifier le mouton le jour de la Fête, méchoui le soir-même avec le foi et tout le toutim en compagnie de la famille…). En ce qui concerne les communautés d’origine turque, une grande partie profite de l’occasion pour sacrifier des bovins de manière collective (7 parts pour un bœuf), et est de toute manière obligée de passer par les abattoirs fixes commerciaux où l’abattage rituel est tout à fait permis. Bref, ces familles n’ont aucun intérêt au boycott.

Il en va de même pour tous ceux qui ont choisi de sacrifier un mouton et qui s’y sont pris à temps pour négocier l’abattage avec les abattoirs fixes – voire temporaires pour la Région bruxelloise. Cela fait déjà un nombre certains de familles qui auront l’occasion de profiter de l’abattage rituel légal. Il ne reste donc qu’un nombre relativement restreint de familles qui vont devoir recourir « au boycott », car dans l’impossibilité logistique de faire face à la situation – faute de prévoyance communautaire.

Si l’on peut reprocher aux autorités de n’avoir pris aucune disposition pour gérer la question logistique de l’abattage rituel – à savoir comment faire absorber en 3 jours à peu près 30.000 moutons aux abattoirs fixes commerciaux – en particulier dans certaines provinces comme celles de Namur, du Hainaut ou du Limbourg où l’offre en abattoirs pour ovins est extrêmement limitée, il n’en reste pas moins que le défaut de prévoyance repose en priorité sur les institutions communautaires musulmanes.

En effet, on ne peut reprocher à l’Etat de ne pas vouloir s’immiscer dans la logistique de la Fête du sacrifice quand il s’agit  essentiellement d’intérêts privés (consommateurs, éleveurs, abattoirs…). Les abattoirs fixes fonctionnant sur une logique purement commerciale, on peut comprendre qu’ils ne peuvent pas tous réaménager radicalement leurs carnets de commande à brève échéance pour gérer un pic d’abattage de près 30.000 moutons en plus des bovins à sacrifier pour l’occasion.

En s’organisant un an à l’avance, des institutions communautaires efficaces auraient pu :
-    Se mettre d’accord sur la date de la Fête du sacrifice. La Diyânet qui a depuis longtemps adopté le calcul astronomique pour la détermination des dates des Fêtes musulmanes est tout à fait en mesure de fournir les dates de fête plusieurs années à l’avance. Ce genre de question logistique démontre une fois encore l’inanité de la vision oculaire dans une société complexe qui a abandonné les joies du pastoralisme depuis longtemps ;
- Négocier avec les abattoirs commerciaux l’insertion du pic d’ovins et de bovins dans leur chaîne d’abattage. Cela leur aurait permis une gestion prévisionnelle du flux à moyen terme et d’étaler leurs commandes avec leurs clients réguliers ;
-   Lier des contacts avec les syndicats d’éleveurs pour parer à toute éventualité d’une demande de pression politique concertée entre les différentes parties prenantes de cette chaîne, de l’éleveur au consommateur ;
-   Analyser de manière pointue les défis de cette première mise en œuvre coordonnée à grande échelle de l’abattage rituel lié à la Fête du Sacrifice et donc d’interpeller judicieusement le politique là où son appui aurait pu être nécessaire, du niveau local au niveau régional.

Aujourd’hui, il est bien trop tard pour cela, mais pas trop tard pour 2016. Les éléments de réflexion ci-dessus sont libres de droit : que les institutions communautaires n’hésitent pas à s’en servir.

Dernier point à ce sujet : le Comité des oulémas de l’Exécutif des Musulmans de Belgique a promulgué une fatwa la semaine dernière autorisant les musulmans à ne pas sacrifier d’ovins ou de bovins vu la situation. Ils sont allés jusqu’à autoriser ceux qui choisiraient de s’abstenir ou de boycotter à ne pas compenser par un don leur renoncement au sacrifice.

On peut s’étonner de la motivation de cet avis : s’il s’agit de vraiment boycotter, alors autant encourager le don : au moins l’esprit de partage de la Fête n’est pas perdu et il y a assez de misère de par le monde pour trouver à qui donner à cette occasion. Si l’idée était d’alléger le fardeau des musulmans faisant face à des difficultés économiques et dans l’impossibilité de sacrifier ou de faire un don, alors l’opportunité de lier ce genre de dérogation à la question du boycott me paraît très malvenue. Je suis cependant convaincu que tout musulman sincère qui choisit de boycotter n’hésitera pas à faire un don équivalent au prix de son mouton (par exemple : Diyânet, etc.).

Il n’en reste pas moins que cette « halalisation » du boycott par les instances communautaires a au moins le mérite de faciliter la gestion de déçus du sacrifice et d’éviter le retour aux abattages rituels dans les baignoires ou les arrière-cours.

B) Abattage rituel et halalattitude

L’autre question reste bien entendu d’ordre jurisprudentiel et métaphysique.

Dans le feu de l’action, certains n’hésitent pas à s’emporter, rêvant d’une unification de l’oumma européenne qui boycotterait toute viande halal pendant un mois pour mettre la pression sur le politique en vue d’empêcher l’interdiction, à terme, de tout abattage rituel sans assommage électrique.

Bref, si ce genre de discours relève plus de la pathologie du « tawhîd al-umma » traduisant un grand sentiment d’impuissance face aux événements et à l’action politique, il permet surtout de ne pas s’interroger sur la question du halal et de l’importance démesurée que prend cette dimension pour les musulmans en contexte minoritaire. Plus qu’une affaire de rituel, il s’agit d’une véritable question identitaire qui doit être traitée de son plein droit dans un article qui lui serait exclusivement dédié.

Il m’importe plus ici de questionner les éléments « religieux » autour desquels s’articule ce discours identitaire.

Comme j’ai pu le rappeler dans différentes interviews, le soucis du bien-être animal n’est pas la chasse gardée (si je puis dire) des militants du respect de la vie animale. Tout le monde a à cœur de prendre soin de leur bien-être, les sacrificateurs musulmans y compris.

Ensuite, il est important de rappeler que tous les animaux sont saignés pour être vidés de leur sang, qu’ils soient destinés à la consommation kosher/halal ou non.

La seule question qui compte, in fine, c’est de savoir si l’assommage (par choc électrique) permet, ou non, de diminuer la souffrance animale.

Les partisans de chaque méthode (avec ou sans assommage) fournissent un ensemble d’études scientifiques toutes aussi concluantes les unes que les autres, selon les indicateurs de souffrance choisis. Ces études, malheureusement, servent surtout à renforcer les convictions de chaque camp sans pour autant remporter l’avantage décisif, chacun n’hésitant pas à faire dans la campagne de communication « trash » sur les média sociaux à grand renfort de vidéos plus violentes les unes que les autres.

J’ai également appelé à ce que les ministres responsables mettent sur pied une commission réunissant des scientifiques pour et contre l’assommage pour analyser de manière collective et pluridisciplinaire les évidences scientifiques disponibles, sans tabou. Ce travail pourrait être mené dans une commission commune aux trois régions.

Il n’en reste pas moins que la souffrance, au-delà de certains indicateurs neurobiologiques, reste une question philosophique, voire métaphysique. Il nous est impossible d’arriver à une définition commune de ce qu’est notre propre souffrance, chaque être humain ayant une perception, voire une capacité de résistante différente face à un même stimulus de souffrance, avec des conséquences variées sur nos comportements. Si l’on ne veut pas se borner à une conception mécaniste de l’animal, ne serait-il pas concevable de faire également l’hypothèse d’un rapport différencié de chaque animal face à la souffrance, ce qui rend dès lors la délimitation d’un seuil de souffrance effective plus difficile qu’il n’y paraît de prime abord. Une telle approche, soit dit en passant, n’est d’ailleurs pas incompatible avec la théologie musulmane qui n’exclut pas l’existence d’un devenir pour les animaux dans l’Outre-Monde après leur Résurrection (voir versets 6:38 et 81:5) ce qui suppose au moins l’existence d’une âme individuelle pour chaque animal avec tout ce que cela implique (voir T. Oubrou, L’Unicité de Dieu, Gédis, 2006, pp. 141-145).

Si l’on se soucie véritablement du bien-être animal, on admettra que la question vaut mieux que l’assénement d’études scientifiques sans débat contradictoire, débat qui pourrait permettre d’identifier des aspects encore à explorer de la question de la souffrance animale.

Si les conclusions d’une telle entreprise pluridisciplinaire devaient être que les animaux souffrent effectivement moins lorsqu’ils sont assommés préalablement, cela imposerait aux théologiens musulmans (et juifs) de reconsidérer l’approche de leurs Textes de référence.

En ce qui concerne l’islam en tous cas, le travail semble déjà bien entamé. Les oulémas de Nouvelle-Zélande, par exemple, un des plus gros exportateurs de viande halal, ont validé le principe de l’électronarcose : celle-ci fait en sorte que les fonctions vitales de l’animal restent intactes. L’animal est inconscient pendant quelques dizaines de secondes. S’il n’est pas égorgé, il se ranime et peut reprendre une vie normale.

Il se fait cependant que persiste chez de nombreux musulmans une mauvaise lecture littérale du verset 5:3, elle-même largement soutenue par une longue série d’oulémas étoilés au Guide Michelin du conformisme religieux (taqlîd). Le Coran énonce une série d’animaux impropres à la consommation, souvent pour des raisons de santé et d’hygiène liées à la présence de sang dans le corps de l’animal qui ne serait pas saigné (voire traduction ci-dessous).

Un terme fait toute la différence dans le cas qui nous concerne : mawqûdha : la plupart des gens traduisent par « [la bête] assommée », comprenant dès lors que le Coran refuserait l’idée de tout assommage avant égorgement. Un retour au Lisân al-‘Arab, le dictionnaire le plus complet et le plus proche de la langue arabe du moment coranique, démontre que mawqûdha ne signifie pas « assommée » mais « morte à la suite de coups répétés ». L’interdiction de ce type de viande se justifie pleinement puisque la saignée n’aurait pas été effectuée avant le décès de l’animal pour rendre sa viande propre à la consommation – y compris selon les règles de l’AFSCA. Il n’est dès lors pas étonnant que les oulémas néo-zélandais aient pu arriver à la conclusion qu’une électronarcose ne pose pas de problème en soi si elle est réalisée dans des conditions idéales pour le bien-être animal.

Il semble donc que l’on est face à une véritable maldonne que n’hésitent malheureusement pas à entretenir certains entrepreneurs identitaires ou certains entrepreneurs (tout court) ayant de juteux intérêts financiers dans la consommation massive d’aliments prétendument « halal ». 

Traduction proposée par Rachid Benzine :

« Vous sont interdits : la bête morte (il s'agit évidemment ici de la consommation de sa chair) ; le sang (on le dit réservé aux dieux dans tout le Proche Orient pastoral, mais en fait il risque d'empoisonner les hommes), la chair du porc (absent en Arabie à l’époque du Prophète, mais interdit dans Deutéronome, 14:7-8, Lévitique, 11:7) ; ce (les animaux sacrifiés) sur quoi a été prononcé un autre nom (divin) que Dieu, la bête étranglée (on traduit souvent étouffée), morte sous un coup (mawqûdha), d'une chute, encornée ; ce (les animaux) que les fauves ont dévorés, sauf la bête que vous avez purifiée (c'est-à-dire égorgée vous-mêmes avant qu'elle ne soit morte, précision avec raison de Muhammad Hamidullah) ; ce qui est sacrifié (par égorgement) sur la/les pierre(s) (le mot nusub pose problème on ne sait si c'est un singulier ou un pluriel ; nasaba donne l'idée de planter une pierre dans le sol ou simplement la poser pour marquer) ; (vous est interdit) de partager les lots (des bêtes égorgées) en tirant les flèches (voir autres passages en lien avec le maysir : 2:219 ; 5:90) : tout cela est transgression ».

Commentaire de Rachid Benzine (par courtoisie de son auteur, édité pour les besoins de cet article) :

Ce verset s'insère dans une série sur les interdits liés au pèlerinage concernant les animaux destinés au sacrifice et l'interdit de la chasse qui doivent relever d'une continuité de tradition et certainement pas d'une innovation que l'on croirait coranique. Dans sa ritualité, le pèlerinage qui va devenir musulman s'inscrit dans le ritualisme tribal précédent. Seule la puissance divine invoquée a changé mais non pas la gestuelle humaine ni ce que l'on attend en retour de son pèlerinage et du sacrifice consécutif en matière de don et de contre-don entre l’homme et le divin.

Le verset 3 est accolé sans véritable solution de continuité avec les deux premiers versets, peut-être parce qu'il est question d'une thématique sur l'abattage d'animaux (animaux de sacrifice ou de chasse). Sur la question de la consommation des bêtes abattues, il faut aussi comparer avec 2:173 (sauf contrainte) ; 16:115 (sauf contrainte) ; 6:145 (sauf contrainte, passage le plus explicite).

En cas de situation de force majeure (pour préserver sa vie), les interdits sont levés. Le musulman peut manger du porc, etc. si il y est contraint, car ce qui est recherché constamment, c'est de rester vivant pas de vouloir aller au paradis au détriment de sa survie. La vie passe avant la mort. Si, malheureusement - et pas heureusement - la vie est perdue dans la voie de Dieu (au combat) alors que l’on a tout fait pour la préserver, le paradis arrive comme compensation (mais cette rhétorique ne semble pas avoir eu beaucoup de succès dans le monde tribal).

En ce qui concerne l'interdit sur les bêtes non égorgées ce n'est certainement pas une innovation coranique. S'il y a un rapport avec les interdits alimentaires du Deutéronome et du Lévitique, cela concerne uniquement le porc. Or, il n'y avait pas de porcs ni de sangliers en Arabie, contrairement au Proche Orient et à tous les pays montagneux plus au nord. On est donc face à un élément biblique intégré comme pour se mettre en conformité avec une révélation antérieure mais sans aucun effet sur le terrain puisqu'il n'y a pas de porc en Arabie.

En ce qui concerne les autres animaux par exemple l'animal déjà attaqué par un fauve (loup, lion d'Arabie, panthère d'Arabie, guépard) l'interdit est certainement dans la continuité de la pratique locale. Elle se ramène sans doute au fait que l'animal n'a pas été immédiatement vidé de son sang dans les cas évoqués : strangulation, mort sous les coups, sous l'effet d'une chute ou trouvé mort. Dans ces cas, la viande peut se corrompre très rapidement. Or, dans la coutume tribale ancestrale, on connaissait le risque d'empoisonnement qu'il y avait à consommer un animal encore en sang. Le type de consommation de la viande en Arabie consistait à égorger pour ensuite découper la viande en lanières que l'on mettait à sécher au soleil. La viande ainsi séchée pouvait être consommée sans problème. On retrouve cette coutume dans les jours du pèlerinage qui succèdent au sacrifice et qu'on appelle ayyâm al-tashrîqsharraqa signifiant le fait de découper la viande des bêtes sacrifiées en lanières pour la mettre à sécher au soleil et la consommer plus tard. Cela se fait immédiatement après que l'animal ait été vidé de son sang pour éviter le pourrissement, la contamination et l'empoisonnement.
Le Coran ne fait que confirmer la pratique locale de la conservation des viandes à des fins de consommation. 

C) Quelques considérations pour la route

1)     Comme on peut le lire au travers du verset 5:3, le « halal » ne relève pas du domaine du sacré, mais de la simple licéité de consommation pour des questions essentiellement hygiéniques, confirmant les pratiques (‘urf, mar‘ûf) de l’époque préislamique. La saignée de l’animal ne sanctifie pas sa viande en quelque sorte. Elle revêt encore moins une quelconque dimension identitaire qui servirait à différencier le musulman du non musulman. Tous les habitants de Médine et de La Mecque, païens, musulmans et juifs consommaient leur viande de manière identique. Il est donc urgent de reconsidérer la notion de « halal » telle qu’elle est comprise et vécue par les musulmans vivant en contexte minoritaire, en particulier en Europe. Et ce d’autant que le surinvestissement émotionnel dans le « halal » suscite, en retour, un surinvestissement identitaire et émotionnel dans la consommation de cochon et de ses dérivés ainsi que de l’alcool au sein de la population majoritaire non musulmane. Une réaction en chaîne d’actions et de contre actions identitaires autour des régimes alimentaires a été enclenchée. Il me semble urgent de la ramener à de justes proportions.
2) Quelle énergie convient-il encore de consacrer à l’organisation de la Fête du sacrifice et du déploiement d’abattoirs temporaires ? La pratique du sacrifice est une affaire générationnelle qui tend progressivement à disparaître, les 2ème et 3ème générations n’ayant plus trop le goût à passer les jours de fêtes les mains dans les entrailles de mouton à préparer le méchoui familial. Les dons à l’étranger sont en augmentation et l’on peut parier que la tendance n’est pas prête de s’inverser. Les autorités communautaires n’auraient-elles pas intérêt à favoriser la transition en encourageant les dons plutôt que la pratique du sacrifice ? 
3) D’une manière plus générale et à l’aune de l’intention officielle des Ministres du bien-être animal d’aller vers une interdiction complète de l’abattage rituel sans électronarcose pour 2020, ne conviendrait-il pas de s’interroger en profondeur – et sans tabou – sur le bien-être animal en général : cesser les « accommodements raisonnables » culturels quand il s’agit des cuisses de grenouilles, de la cuisson des homards et du gavage des oies (quitte à décevoir les esprits chagrins, précisons que les musulmans n’ont pas le monopole de la barbarie). Revoir en profondeur l’élevage intensif et les souffrances intenses qu’il inflige aux animaux, les conditions de leur transport, les conditions réelles de l’abattage, y compris avec électronarcose, dans les abattoirs fixes commerciaux où il n’est pas rare que les animaux soient découpés alors que la narcose n’est plus opérantes à 100% car cela coûterait trop cher de les y soumettre une deuxième fois… 
La liste est longue des conditions inhumaines et des humiliations qui sont infligées aux animaux pour satisfaire les besoins en viande d’une société de consommation et de gaspillage, qu’il soit halal, kosher ou « philosophiquement neutre ». 

Si à l’aune du prescrit coranique du respect de l’animal, quasi aucune viande labellisée « halal » ne l’est en vérité vu les conditions de sa production, la recherche du respect de l’environnement et de la vie en général ne devrait-elle pas pousser à une incitation à une consommation accrue de végétaux et à une diminution drastique de toute forme de régime carné ? Et cela vaut, bien entendu, pour l’ensemble de la société, étant compris qu’une telle remise en cause est encore plus impérative pour celles et ceux qui se revendiquent comme étant porteurs d’une éthique du respect de la Vie.


Au-delà d’un boycott pour se donner bonne conscience, ou de l’enfermement dans une halalattitude intransigeante, ce sont, à notre sens, quelques unes des questions prioritaires que devraient se poser les oulémas de Belgique et d’ailleurs. Malheureusement, leur silence reste étourdissant.


17.5.15

Abou Houdeyfa: agent de décérébration de la communauté musulmane?

Dans la vidéo d’un de ses derniers prêches du vendredi (9 mai 2015), l’imâm Abou Houdeyfa s’en prend à ceux qui « prétendent réformer l’islam au nom de la raison », probablement celles et ceux réunis au sein de la Fondation al-Kawakibi, sans qu’il ne les nomme précisément d’ailleurs. 

Bien que l’audition de cette vidéo soit un véritable supplice pour l’esprit et l’intelligence, elle vaut cependant que l’on s’y arrête un instant. En effet, reconnaissons-lui ce mérite, l’imâm Abou Houdeyfa, tout en prenant manifestement son auditoire pour une foule de demeurés, parvient à concentrer la quintessence de l’opposition salafiste à toute idée de réforme, n’hésitant pas non plus, pour quelqu’un qui se revendique d’une haute éthique, à utiliser les plus sales procédés rhétoriques de disqualification de son adversaire.

Passons sur les images simplistes de la relation père-enfant pour faire comprendre que l’enfant (l’homme en l’occurrence) doit s’incliner devant ce que ça raison ne peut saisir. Passons aussi sur les comparaisons à deux francs six sous avec la question des ablutions sur les chaussettes et celle de l’exemption du rattrapage de la prière et non du jeûne en cas de règles, comme possibles « contradictions » entre révélation et raison. Passons encore sur la confusion de son discours entre ‘aql et ra’y (raison/intellection et raison/opinion) qu’il utilise comme équivalents et oppose systématiquement à l’idée de naql (révélation) pour discréditer bassement l’idée même de raison.

Le cœur même de son discours est qu’une fois la révélation descendue sur l’humanité, le naql, comprenant le Coran et la sunna du Prophète, il n’y a plus rien à ajouter, la raison doit se soumettre et obéir, et suivre sans contester les injonctions de la révélation, la raison étant par essence incapable de découvrir les plus hautes vérités. C’est si simple. Il dénonce ensuite plusieurs fois celles et ceux qui, selon lui, voudraient faire passer la raison (‘aql) AVANT la révélation (naql).

On ne s’étonnera peut-être pas trop que le cursus de l’imâm Abou Houdeyfa ait eu quelques lacunes. Il n’a probablement rien lu sur le motif du tabernacle des lumières du prophétat (mishkat al-anwâr) qui explique que les philosophes et les savants (en passant par Platon, etc.) sont tous parvenus à un niveau de compréhension du monde proche de ce qui est obtenu par la révélation, et ce de par leur seule intelligence (guidée par Dieu, certes). Ni non plus le fameux roman de Hayy b. Yaqzân qui, perdu sur une île, induit les principes autrement révélés par le seul usage de sa raison et de l’observation. Bref, la civilisation islamique a une longue tradition de conciliation entre raison et révélation qui dépasse largement le simple rapport de soumission ou de guidance.

Pour en venir à l’essentiel, le discours de l’imâm Abou Houdeyfa expose en vérité l’angle mort, ou plutôt le trou noir, de la pensée salafiste. A savoir le rôle du lecteur, du savant, de l’herméneute dans le rapport à la révélation. 

Les principologues du droit musulman (usûliyyûn) savent que la Loi a deux sources : le khabar (Coran et sunna, le naql) et le nazar (le regard, l’intelligence, la raison du savant). Ils avaient compris très vite, dès l’époque classique, que le Texte ne dit rien. C’est un paquet muet de pages remplies de signes. Rien de plus. Seul le regard, l’intelligence, de chaque lecteur ou lectrice fait émerger un sens hors du texte. 

Il est probable que le fait que le Coran soit en arabe classique offre aux arabophones une dangereuse impression d’immédiateté dans l’accès à la révélation divine, faisant disparaître la nécessité d’une interprétation, d’un effort herméneutique. Cela donne à croire que, si l’on maîtrise l’arabe, et plus encore si l’on est un arabophone natif connaissant (ou pas) l’arabe classique, on peut accéder sans médiation à la Parole de Dieu. Dangereuse illusion d’optique de laquelle sont préservées en partie aujourd’hui d’autres religions du Livre, dont le judaïsme et christianisme : l’hébreu biblique, l’araméen, le latin, le grec ancien, langues de la Bible et des Evangiles imposent la notion de l’éloignement dans le temps, de la nécessité de l’histoire, du contexte, de la linguistique, de la philologie, de la sémiologie… et donc une certaine modestie dans le rapport au Livre. En tous cas, aucun-e théologien-ne de ces religions, à part quelques illuminé-e-s, ne prétend faire l’économie de son propre rôle dans son approche des textes révélés.

C’est tout le contraire dans la pensée salafiste : le rôle médiateur de l’herméneute est nié, que ce soit pour aujourd’hui ou pour le passé – une compréhension directe de l’essence même du texte est toujours posée comme axiomatique, qu’il s’agisse du Coran ou d’une somme classique. Comme si le lecteur (arabophone, s’entend) était un pur esprit, hors du temps et de l’espace, hors des contingences matérielles, hors de toute culture et société, hors de rapports de domination, de pouvoir, et accédait à l’essence du naql, de la révélation.

Or, c’est précisément là que porte l’effort de réforme, contrairement au mauvais procès que lui fait l’imâm Abou Houdeyfa. Ce n’est pas sur le naql (le Coran, Texte révélé ; je laisse de côté la sunna ici qui pose trop de problèmes méthodologiques) que l’on veut porter réforme, mais sur le nazar, l’intelligence, la raison de l’herméneute, le deuxième terme de l’équation indispensable à la production de la Loi. Sans nazar, le khabar est profondément, désespérément, muet et inutile.

Procédant typiquement selon l’approche salafiste, l’imâm Abou Houdeyfa saute allègrement par-dessus les 14 siècles de tradition herméneutique musulmane et tente de nous faire croire que les Compagnons du Prophète recevaient le Texte de manière pure, sans médiation, et qu’il conviendrait de se soumettre à leur propre approche. Or, contrairement à ce préjugé, ces derniers eux-mêmes ont dû développer leur propre démarche interprétative pour faire face à l’infini des situations humaines auxquelles le Texte ne pouvait ou ne voulait pas répondre, l’exemple le plus connu étant celui de ‘Alî partant au Yémen avec une première méthode d’ijtihâd. Tout n’allait donc pas de soi, y compris durant le moment coranique.

Inspirés par cette réalité, les oulémas n’ont eu de cesse de s’efforcer de développer des méthodologies pour tout, n’hésitant pas à emprunter aux sciences de leur temps (philosophie, linguistique…) pour les porter vers de nouvelles hauteurs et faire émerger des sens encore cachés du khabar : collecte des hadîths, linguistique, métaphysique, kalâm, droit… Bref, à développer, équiper, renforcer, le nazar, car ils avaient conscience, au moins jusqu’à l’époque classique et la fin des Abbassides, qu’ils portaient un regard sur le texte, qu’ils interprétaient et que, pour réduire l’arbitraire, il fallait des outils, des méthodes. Non pas pour nier la raison, mais pour la rendre plus performante encore. 

Les croisades, la chute de Bagdad, la perte de l’Andalûs ont fait plonger le monde musulman dans une longue léthargie intellectuelle. Entre temps, dans d’autres endroits du monde, des savants de toutes sortes ont continué à réfléchir, développant l’héritage qui leur avait été transmis.

Le travail de réforme s’impose donc de nouveau aujourd’hui. Non pas pour retirer ci ou là des versets qui seraient embarrassants, mais pour profiter de l’immense essor des sciences sociales, humaines et techniques de ces deux derniers siècles qui, de facto, contribuent à modifier un nazar – lui-même situé dans un autre temps, un autre espace – et donc permettent de faire émerger, à nouveau, des sens inédits, de réordonner les priorités, de déconstruire, de re-situer et de réarticuler les lectures de ces 14 derniers siècles par rapport aux besoins du nôtre. 

La réforme en islam porte en vérité sur l’herméneute et ses méthodes, et donc fait inévitablement surgir du neuf hors du Texte, des potentialités contenues depuis l’origine en Celui-ci et qui n’attendent qu’à être exprimées et se déployer. C’est pour cela que le Coran, comme d’autres textes sacrés, est en quelque sorte « garanti par Dieu » pour les siècles des siècles, car sa lecture n’est jamais terminée, ni épuisée, ni figée, chaque époque apportant son innovation herméneutique et son regard réjuvéné sur un Texte immuable.

Nul besoin donc de discourir sur l’antécédence du naql ou du ‘aql, le débat n’est pas là, mais sur la reconnaissance du rôle médiateur du savant, ce que refuse obstinément la pensée salafiste dont l’imâm Abou Houdeyfa se fait le chantre.

Pourtant, à l’entendre, on se dit qu’il en devine les contours, mais préfère s’enfermer dans sa condamnation, jouant la carte de l’establishment, de la structure, du maintien du pouvoir de certains clercs sur des masses qu’ils abrutissent de discours simplistes. En effet, parlant des « réformateurs », il lance qu’ils ne seraient même pas soutenus par des savants connus, ou encore qu’ils ne seraient même pas ‘âlim, ou mujtahid muqayyad, ou mujtahid mutlaq. Ce faisant, il démontre surtout qu’il se fait le porte-parole d’une caste qui veut préserver son pouvoir en profitant pleinement de leur investissement personnel à « maîtriser » une méthodologie très particulière d’accès au texte et des privilèges matériels et symboliques qui en découlent. Si demain, l’approche salafiste devait être mise « hors-service » par la réforme en gestation, ce qui arrivera inéluctablement, ils seront « sur la paille » s’ils n’accomplissent pas le « bond quantique » que cela va impliquer pour eux. 

Comme quoi, derrière le discours anti-réforme, il y a également des enjeux de pouvoir, y compris géostratégiques, très, très, humains. 

Où la parole de Dieu (naql) est une fois de plus détournée sous prétexte de la respecter.



A ce titre, les réformateurs, travaillant sur nazar et non sur le khabar, démontrent bien plus de respect de la Parole que ceux qui prétendent en être les porte-paroles exclusifs.

18.3.15

Commission Marcourt: un très mauvais signal?

Ce mercredi 18 mars, le ministre de l'Enseignement supérieur et des Médias Jean-Claude Marcourt  a lancé officiellement sa commission "chargée de faire des propositions en vue de favoriser le développement et la reconnaissance d'un islam moderne en Fédération Wallonie-Bruxelles", selon une dépêche Belga.

Si l'on peut se féliciter de la présence de profils intéressants au sein de la Commission qui peuvent faire espérer de l'obtention de quelques résultats intéressants, ou à tout le moins d'éviter les écueils les plus flagrants inhérents à ce genre d'exercice, il n'en reste pas moins que les premiers éléments publics de la feuille de route confiée à cette Commission sont loin d'être encourageants.

Alors que le projet porte bien sur la reconnaissance d'un "islam moderne en FWB", le Ministre Marcourt souhaite déjà voir "émerger l'équivalent en Fédération de l'institut du monde arabe à Paris". 

Source: content.time.com(c)
Sans rigoler !!! Le Ministre Marcourt a-t-il des informations spécifiques qui lui permettent d'affirmer que l'IMA a joué un rôle quelconque dans le développement et la reconnaissance d'un islam moderne en France? Il est affligeant de constater que le porteur politique du projet peine encore à faire la différence entre arabité, culture arabe et islam. 

Si l'IMA joue indéniablement un rôle culturel de premier plan sur la scène parisienne, il n'est jamais intervenu sur la formation, l'encadrement, le développement d'un islam de France. Une méprise qui en dit long. 

On espère que que la volonté du Ministre Marcourt ne se limite pas à l'érection à moyen terme d'un beau joujou architectural sur lequel il pourra apposer une plaque commémorative à sa gloire personnelle, mais ne sera d'aucune utilité pour le projet visé. 

Autre sujet d'inquiétude, la dépêche Belga rapporte qu'il "entend expliquer sa démarche auprès des ambassadeurs du Maroc et de Turquie dont il sollicite le soutien. "L'ambition est de permettre à la deuxième et troisième génération ainsi qu'aux convertis de prendre leur destin en main"". 

Vous avez bien lu: solliciter le soutien. Le Maroc et la Turquie pourrissent le dossier de l'islam de Belgique, avec la complicité bienveillante de tous les ministres en charge des Cultes, de gauche, de droite et centristes (ainsi que de leurs gouvernements) qui se sont succédés depuis 1974. Le meilleur moyen d'enterrer tout projet de réforme, ou d'émergence d'un islam belge, c'est bien de donner un droit de regard (pour ne pas dire de préemption) sur le projet, au travers d'un soutien de la Turquie et du Maroc - soutien qui sera loin d'être sans contrepartie. Le nouvel Exécutif des Musulmans de Belgique n'est d'ailleurs que le résultat d'une "entente cordiale" à huis clos entre le Maroc, la Turquie et la Belgique, réalisée dans le dos des musulmans de Belgique, dégoûtés et démotivés par les années de tractations, de guerre de tranchées qui ont mené à cet équilibre où chacun préserve ses prébendes et ses "droits de tirage" sur ses communautés diasporiques respectives.

Pour être bien sûrs de ne rien laisser au hasard, un vent favorable  nous rapporte qu'un accord tacite existerait entre "Marocains" et "Turcs" au sein de l'EMB pour que l'actuel président, M. Smaïli, cède sa place à mi-mandat pour un "Turc". Bravo l'islam de Belgique. 

Mais le Ministre Marcourt n'a pas peur d'enfiler les contradictions, démontrant sa profonde maîtrise du dossier: à l'heure où les 2ème et 3ème G sont de moins en moins enclines à prêter allégeance au pays d'origine de leurs parents en matière de culte, le Ministre Marcourt va demander le soutien de ces derniers pour aider ces 2ème et 3ème G de prendre leur destin en main - ainsi que les convertis! Mais qu'est-ce que nous avons à faire de la façon dont ces pays organisent leur islam, ou encore de leurs recettes inadaptées à notre réalité ? 

De la même manière, il semblerait que le Ministre Reynders soit intéressé par la formation des imâms au Maroc, comme modèle de modération et de sagesse, pour lutter contre la radicalisation. Quelqu'un l'a-t-il informé que plus de 3000 Marocains, supposément encadrés par leurs imâms sociologues et bienveillants, ont déjà rejoint Daesh? Que l'essentiel du contingent des jihadistes européens (en tous cas pour la France, la Belgique, les Pays-Bas) sont issus des communautés d'origine marocaine (etmaghrébines), supposément encadrées également par des imâms formés "au bled". Comme c'est rassurant. 

Ces éléments démontrent à quel point la perception politique de la problématique est en décalage avec les réalités et les besoins du terrain. Je fais voeux que la "Commission Marcourt" ne confirmera pas ces généralisations à l'emporte-pièce et qu'elle saura être véritablement indépendante, productrice de recommandations fortes, en rupture avec cette approche "romantique" du futur de l'islam de Belgique. 

On a déjà perdu 2 générations, on ne peut pas se permettre d'en perdre une troisième!

PS: Par contre, un petit tour du côté de l'Indonésie (la plus grande démocratie pluraliste à majorité musulmane), cela ne ferait pas de mal... Là, pour le coup, on trouve des initiatives intéressantes qui pourraient inspirer adéquatement les réflexions de nos décideurs.

13.8.14

A new (progressive) narrative for Europe

Opinion publiée en juillet 2014 dans la revue "New European" de l'organisation UNITEE. J'y reviens encore sur l'importance d'un nouveau grand récit pour l'Europe, qui parte de la base et ne soit pas une construction intellectuelle fumeuse destinée à servir de cache-sexe à la misère néo-libérale de l'actuel consensus de Bruxelles.

A renewed narrative for the EU seems to have been the Grail of the outgoing European Commission. A couple of years ago, EC President Barroso tasked a group of high profile intellectuals and artists to lay the ground for a narrative that could breathe new life into the European project. Confined to a very philosophical, though interesting, exercise, there is little hope that this narrative will ever have any impact. 

The power of narratives lies in mobilising forces that all political leaders are desperately striving to harness. Narratives give a sense of purpose, of direction; they manage to get the best out of individuals, groups and communities because they offer a better horizon – that still remains achievable in a not-so-distant future.

Narratives are simple: they encapsulate in a few words a project for society and give confidence to those who adhere to it that it is worth committing to, joining forces and collectively overcoming obstacles. It is never a philosophical statement or a rational demonstration. It is about intuition and deep connection between all the partakers. Let me give a few examples of narratives in different contexts: the most recent one is the “Yes, we can!” motto initiated during Barack Obama’s first presidential campaign. Every single US citizen could, through these 3 words, reconnect with the egalitarian founding values of the United States of America. No explanation was needed: people could identify immediately with equality, the dream of a better society, the necessity to act together and the idea of unity it conveyed. It got Mr. Obama elected twice and still resonates deeply in the USA and around the globe as a banner for collective change.

In a totally different context, the Turkish AKP’s motto is also a narrative: “Do not stop moving on” (Durmak Yok, Yolla Devam). It paves the way towards ongoing societal transformation, translating the push and pull of History, the collective duty to embrace change – for the better. More than a decade after the launch of this narrative, it is still pushing AKP’s supporters to endorse the changes promoted by the government they elected as part of an ongoing drive towards a better society.

Finally, the French national motto is also a trans-historical narrative: “Freedom, Equality, Brotherhood” (Liberté, Egalité, Fraternité) has been able to mobilise the best energies and feelings across centuries, anchoring progressive societal change at the heart of a nation’s identity. Of course, narratives can be derailed over time. The French one also served to justify colonialism and other similar atrocities, but this will never delegitimise the values – one could say the Platonic ideas – that this combination of words encapsulates. To this day, millions of people are struggling daily to make them a concrete reality by challenging the structures of power and oppression, in France and around the world.

The European Network Against Racism (ENAR) has been an innovator in this area as early as 2008, when we identified the need for a new narrative for the European anti-racist movement, but also for the whole of Europe. As of 2009, we tried to figure out a mobilising narrative, starting from the grassroots. The challenge was to keep it understandable from East to West, from North to South, by the average wo/man on the street, a newly arrived migrant, a Roma nurse working in her settlement, a banker from the City, or the President of the Commission himself.

It took us three years to encapsulate our narrative for Europe as “Realising full equality, solidarity and well-being for All in Europe”. The power – tested ever since – of our progressive narrative is that it re-establishes a strong and direct connection between all residents of Europe and the aspirations that were at the heart of the European project, right after WWII. It is not about new wishy-washy “forms of imagination and thinking for Europe” as in Mr. Barroso’s project. It is about empowering people to regain agency on their lives and their collective destiny through the European project.

But agreeing upon a mobilising narrative is just the beginning of the journey. Once we know the horizon we want to reach, we have to design concrete plans and strategies to access it within a reasonable time frame, mapping opponents and allies along the way, taking stock of the resources available and constantly exploring possibilities for increased leverage. This part of the work is the most challenging: it is about devising all the concrete steps to make a dream come true at the level of a continent, whilst representing a crucial, but small, cluster of the population with little resources.

It took us another 2 years to sharpen our objectives and methodologies, though we know it is a never ending task. Along the way, we realised that our narrative could actually be shared by other progressive movements and even by the EU as a whole, reconnecting with the founding values and vision of the EU. This also enabled us to grasp the widening gap between the discourses of political leaders and the harsh realities lived on the ground by most Europeans, and in particular our communities. 

Indeed, over the last 35 years, before every European election or ratification of any new Treaty, citizens and residents alike were promised prosperity, growth, employment, increased security and improved access to all sorts of services. Yet, in parallel, they faced an increased liberalisation of European economies and a corollary dismantlement of public services, leading to structurally high levels of unemployment, lack of growth and growing insecurity. If European Union GDPs have been skyrocketing, prosperity has been the privilege of a bunch of happy few, the downside of it being that the level of inequalities in Europe is the same in 2014 as it was one century ago, just before the break out of WWI. 

Citizens are confronted with a generation-long dissonance between the EU’s promise and the increased difficulties and insecurity they face in their daily lives. The prospect of a better and more stable future for their children has definitely faded away. In this context, trying to rearticulate a new narrative for Europe around arts and culture, as per Mr. Barroso’s method, is doomed to fail because it consists in window dressing violent neo-liberal policies behind the smokescreen of a shared culture and values. Culture is of little help if you can’t foot your electricity and heating bills, if you have to choose between feeding your children or bringing them to the doctor if they’re ill, if you can’t rent a decent flat and if having a low-paid flexible job costs you more than what you earn from it. 

Rather than developing a real narrative for Europe that would gather people around a common project benefitting everybody in an increasingly multicultural society, and drawing the inevitable political and strategic conclusions of such a narrative (i.e. reinforcing public services, reducing the extension of the “free market”, levelling up social standards across the EU, redistributing wealth and growth, reinforcing the democracy of the European institutions…), Mr. Barroso is trying to promote a “narrative of diversion”, seeking to build consensus around values, rather than around a joint mobilisation in favour of a diverse and multicultural civilisational project. What more could we expect from someone representing institutions trapped in the ideology of the unrestricted “free market” economy as the only way to properly allocate resources in our societies?

Reflecting on a narrative for Europe also highlights some of the contradictions in the evolution of nation states in Europe since WWII. Indeed, guiding societies in a particular direction, around a collective vision, had been the role of States for the past couple of centuries. However, over the last six decades, States have become the arbitrators of conflicting interests, rather than the organisers of societies, good or bad, according to a set of higher interests, often the common good. Unfortunately, looking back at how we came to the current state of play, one cannot fail to notice that the arbitration has been largely unbalanced, favouring the richest cluster of society.

It is therefore no surprise that the EU is now expected to endorse a mobilising narrative as Member States have dropped this responsibility along the way. This is also reflected in national political debates where very few political parties dare to put forward an articulated vision of society in line with their respective ideologies. Indeed, this implies making clear-cut choices about who should be the beneficiaries: the 99 or the 1%?

In the current age of globalisation, does the EU have the legitimacy to put forward a narrative? Yes, definitely. Does it have the means to implement it? Yes, definitely too. But this requires a prior re-alignment between the narrative and the policies, and it needs to be about society as a whole, not only about culture, arts and values. These are crucial elements of any narrative, but they come in support of a socially progressive vision, not in spite of or instead of it. Finally, Member States also have to re-ignite the power of their own narratives to support the European one. At this stage, we need coherence, not confidence. Confidence will come along the way, when people will feel that their lives are improving. The more they will feel it, the more they will contribute, generating the virtuous circle we’re so much in need of. 

“Full equality, solidarity and Well-being for All”. What else?


Michael Privot,

ENAR Director

Disponible ici pp. 12-14.

What if...?

Opinion publiée sur la plateforme New Europe, le jour des élections européennes, le 25 mai 2014, où je tente d'explorer quelques futurs possibles de l'UE et la façon dont les gouvernants anticipent (ou pas!) une montée de la violence envers les minorités. Les questions resteront d'actualité pendant quelques temps encore.

Good governance is essentially about risk management, where all potential scenarios are mapped out and all options are taken into account, including total disaster. But what if it was about protecting ethnic minorities from a worst-case scenario?
ENAR – The European Network Against Racism, along with many other Human Rights organisations, has been drawing attention for many years to the dangers generated by the rise of far-right and xenophobic parties and affiliated groups in Europe. Dangers for the communities we support and defend: migrants as well as ethnic and religious minorities are among their primary targets – Roma in Slovakia, Czech Republic, Romania, but also UK and France; Black Europeans in Bulgaria, Poland; Jews in Hungary and Lithuania; Muslims in Germany, France… to name but a few.
Dangers for other minority communities such as LGBTQI, notably in Lithuania, but also for over half of our population: women. Beyond elusive discourses, many far-right parties support regressive measures with regard to women’s rights, such as bans on abortion, as is the case in France.
Dangers for the whole society: their toxic rhetoric has been adopted to various degrees by mainstream political parties, both on the right and left, trivializing their ideas and their approach, while the far-right has shamelessly plundered key leftist concepts. This has led to increasingly restrictive policies on migration, family reunification, citizenship acquisition; to delays in the implementation of anti-discrimination policies and rejection of any new legislation in the field; and to systemic resistance to even starting to make full equality a reality for communities facing discrimination such as the Roma.
Worryingly, far-right representation in the new European Parliament is set to increase. In particular if they become smart enough to go beyond their bigoted nationalism to constitute a political group that would be entitled to receive public money and to chair decision making committees. What if a far-right or neo-populist rightist advocate was to chair the civil liberties committee, in charge of all fundamental rights issues? Although s/he would probably face a majority opposition which would not let him/her go wild, this would considerably slow down any decision making process.
We are asking democratic political parties: what is your plan B if this scenario happens? We have many reasons to be concerned by the lack of reaction to far-right based toxic ideologies that we have noticed over the last 13 years. Can we still expect a European uproar similar to that which followed the election of Austrian far-right Jörg Haider in 2000 and led to the adoption of EU anti-discrimination legislation? The weak reactions to Jobbik’s recent strong performance in the national Hungarian elections are not particularly encouraging in this regard.
But much grimmer scenarios could be in store. Despite European institutions’ ecstatic state at the view of a few bleeps on the radar of growth, serious analysts that dare go beyond narrow ideological approaches keep ringing the alarm bells. The financial and economic crisis is not yet over – on the contrary, the worst might still lie ahead of us. What if there was an implosion of the Eurozone and a return to national currencies? What if there was massive social unrest due to the increasing impact of austerity measures over time – the break up point will be reached in Greece sooner or later? What if, following a Eurozone crash, there was a disorganised dismantlement of the EU under the pressure of Member States keen to quit the drowning boat – many Member States would have good reasons to do so, starting with Germany? In UK, the conversation has already started with Mr. Cameron’s promise to hold a referendum on the issue in 2015, should his party be re-elected. 
These scenarios are no longer mere fantasies. Anti-racists also have a tradition of looking into the past to draw lessons and inspirations for the future. Let’s be very blunt: European States have never been able to manage such a large scale crisis in the past. Last time something similar happened, millions of Jews, Roma, homosexuals and other so-called “Untermenschen” were massively exterminated. Scary perspective.
Lessons, indeed, have been drawn from this tragedy: a Human Rights framework, the European Union, social democracies. But this was a posteriori, when the damage had irreversibly been done. Twenty years ago, the genocide of Bosniacs barely triggered a consistent response from the EU. It happened not in an exotic place, but 2 hours flight away from Brussels, in what might turn out to become an EU Member State in a matter of years. 
What was the EU institutions’ response to the widespread racism faced by former Italian Minister Cécile Kyenge? It took months and 18 Ministers of the Interior to give birth to a shallow “European Pact against racism” without means nor teeth. Pure political and declaratory “blabla” without any intention of being implemented, the Pact will be buried under the dust of the European election campaign.
This leaves us little optimism on the protection that migrants and minority communities would receive from the EU and Member States in case of a system breakdown, a return to nation states and national currencies, in the midst of all the troubled political waters that this entails. Therefore, in this election period where minorities might hold the casting vote in many constituencies, we want to hear from EP candidates, but also their governments: How are you going to protect us in case things turn bad? We represent 12% of the people living in the EU, we are a key part of the social fabric and one of the driving forces of the European economy. We want to hear from you how you are going to protect us from sectarian, bigoted racist violence when everything breaks loose!

Disponible ici.

#2 : Claquer la bise, serrer la main - quand mon paradis dépend de la façon dont je te dis bonjour

Cette pratique, peu connue il y a encore une trentaine d’années au sein des communautés musulmanes, s’est répandue dans les milieux conserva...