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3.10.11

Dépasser Utøya

Il est de ces événements matriciels qui concentrent en eux une époque, son passé et son avenir. Ils sont à la fois l’aboutissement, le climax, d’une suite logique de conséquences, d’enchaînements d’événements parfois anodins mais profondément cohérents ainsi que le creuset au sein duquel peut se forger une bifurcation civilisationnelle, voire un nouveau départ. Le massacre d’Utøya, en Norvège, qui a ensanglanté ce mois de juillet maussade comptera probablement parmi ceux-là. C’est donc autour de l’idée de multiplier les angles d’approche et d’analyse — sans pour autant prétendre épuiser ce sujet polymorphique — que Minorités et ENAR ont initié ce partenariat original entre nos outils de diffusion respectifs.

N

otre constat partagé est le suivant : quoique l’on découvre par la suite sur l’état de santé mentale du « terroriste blond » (remarquez au passage l’intérêt du qualificatif, chacun sachant qu’un terroriste a par définition les cheveux noirs), il n’en reste pas moins qu’il était imbibé de discours développés depuis plusieurs décennies par les partis d’extrême droite en Europe, voire de plus en plus par les droites de gouvernement. La violence orchestrée par Breivik ne sort pas de nulle part : elle a été patiemment nourrie de récits politiques de plus en plus légitimés, banalisés dans l’espace public et relayés aux plus hauts niveaux de l’Etat, discours qui déshumanisent l’Autre (musulman en particulier, mais pas seulement comme Breivik l’a si justement démontré), facilitant par là-même la possibilité d’une violence totale à son encontre.


Nous n’avons cessé de le prédire depuis des années : à force de banaliser les propos encourageant la haine, le différentialisme culturel, la hiérarchisation des groupes, des cultures, des communautés et des individus, cela ne peut que déboucher sur la violence. Tout le spectre des options étant possible en la matière : de l’évitement social au génocide en passant par les discriminations systémiques, l’exclusion, les insultes, les atteintes aux biens et aux propriétés, le meurtre… La démonstration est faite, une fois de plus, que les discours ne sont pas de purs objets idéels et désincarnés que l’on pourrait manier en dehors de tout contexte historique, social, culturel et économique, mais que leur pouvoir performatif sur le réel peut déboucher sur de véritables boucheries.


Ce qui constitue l’exceptionnalité de Breivik, annonçant une ère plus grave encore, c’est que sa violence n’a pas été essentiellement dirigée contre des individus ou des communautés d’habitude stigmatisés par ce type de discours (Roms, musulmans, juifs, gays…), mais contre celles et ceux d’entre la communauté majoritaire qui participeraient activement à la transformation des sociétés occidentales vers plus de diversité, d’égalité, de multi-culti.


Personne n'est à l'abri


Deux conséquences dès lors : plus personne n’est à l’abri de cette violence d’extrême droite qui révèle dans toute son ampleur la profonde abjection de sa matrice idéologique et le fait qu’elle vise, en réalité, tout qui s’oppose à sa vision de la société – peu importe que l’on soit d’une « minorité » ou non.


La deuxième, c’est que la société majoritaire — qui se sentait jusqu’à présent peu concernée par l’impact concret de ces discours de rejet et de préférence « nationale » car ils ne visaient « que » des minorités — commence à prendre conscience de l’effet délétère de ces rhétoriques sur l’ensemble de la société, majorité comprise ! On a même cru voir un instant poindre un semblant d’empathie pour les minorités victimes telles violences depuis belle lurette.


Ce qui nous préoccupe par contre plus profondément, c’est l’absence à peu près générale de métabolisation politique de ces événements tragiques : les partis d’extrême droite sont tous aux abois et redoutent de voir les propos de leurs leaders chéris cités dans le mémoire de Breivik. Chacun se précipitant le cas échéant pour décliner toute responsabilité personnelle et rejeter toute faute sur l’esprit dérangé de ce « loup solitaire ». Trop facile !


Si leur responsabilité pénale sera certainement impossible à établir, leur responsabilité éthique est, elle, écrasante. Voilà une occasion en or d’enfoncer notre clou et de mettre une bonne fois pour toute dans les cordes ces partis et leurs dirigeants — tous en quête éperdue de légitimation dans les champs politique et médiatique. Pourtant, tant les partis véritablement démocratiques (de l’extrême gauche à la droite) que les militants des Droits de l’Homme en général semblent ne pas trouver les moyens de transformer en essai gagnant cette opportunité.


Le contexte de la crise financière mobilise bien sûr les énergies, mais ce serait faire preuve d’aveuglement de croire que ces questions ne sont pas profondément liées. Un des rôles clés de l’extrême droite — dont les programmes économiques et sociaux prônent souvent un ultra-libéralisme mâtiné d’une préférence nationale pour élargir leur soutien populaire — est de défocaliser l’attention des électeurs de l’horreur économique qu’ils proposent en la reportant sur les problématiques « marginales » des migrants, des exclus, de la laïcité… à la périphérie des questions liées à la répartition des pouvoirs et des richesse. Donner des os à ronger à la meute pendant que le vrai « business » a lieu à l’abri des regards… Cette technique est vielle comme le monde, mais ô combien efficace.


Ultra-libéralisme et haine de l’Autre sont deux aspects d’une problématique bien plus large dont il faut pouvoir saisir les ressorts et les liens en vue de ne pas se tromper d’analyse.


C’est donc à partir de ce constat que nous avons voulu rassembler des analyses qui tâcheront, en multipliant les approches et les points de vue, de fournir à la société civile et aux forces progressistes des éléments d’analyse politique et de langage qui leur permettront de s’engager de manière plus constructive et structurée dans les débats suscités par l’affaire Breivik — et ouvrir les yeux de nos concitoyens aux conséquences concrètes des politiques prônées par une partie conséquente du spectre de la droite actuelle.


Cet article est disponible ici sur la Revue Minorités et sur le Webzine ENARgy.

8.6.10

Sharia4Belgium: apories, mensonges et Cie!


Le contexte: lors d'une brillante interview réalisée par Mehmet Koksal, le journaliste expert ès diversité à Bruxelles, le groupe Sharia4Belgium s'est illustré par une série de propos tous plus outranciers les uns que les autres, suscitant interrogations, peurs et incompréhension, surtout auprès de nos concitoyens non musulmans, mais aussi au sein de la population musulmane. Bien que n'ayant aucune envie de perdre mon temps à commenter les propos de tels individus, en tant que musulman engagé, je ne pouvais pas laisser des affirmations aussi gratuites qu'erronées sans réponse. D'autant qu'à l'heure où je rédige ce texte, le compteur de Youtube indique déjà plus 130 000 visualisations de cette vidéo ce qui est énorme. Essai de démontage.



Mise en garde: le langage modéré, c'était pour l'introduction. Là, j'ai vraiment envie de faire dans le trash et de me défouler. Trop de "dégoûtage" comme diraient mes amis algériens! Que les âmes fragiles dont le pudibondimètre serait branché sur "sensible" s'abstiennent de lire la suite…



Aaaaah comme je suis heureux! Heu-reux ! L'islam de Belgique a enfin trouvé des comiques à la hauteur, avec dans le duo de têtes à claques les inénarrables "Abu Fariz" et "Abu Imran", qui viennent de remporter haut la main le concours des jeunes musulmans les plus "décalés" de leur génération. Avec, à la batterie, le Britannique Anjem Choudhaury qui nous a livré toute la profondeur de sa pertinente analyse de l'islam - "Tout est positif dans l'islam: couper les mains des voleurs, lapider les adultères et châtier les homosexuels".


Là, on peut dire que l'on a eu un résumé (lapidaire, bien sûr) de notre belle religion. Je ne sais pas pour vous, mais moi j'aurais attendu quelque chose comme "Tout est positif dans l'islam: la spiritualité, l'humilité, l'amour de l'autre et le partage"… Mais non, l'essentiel de l'islam, c'est son apparat répressif médiéval! Avec des crétins de cet acabit débitant de tels stéréotypes sur leur propre religion, ma foi, franchement, je comprends que les islamophobes aient les chocottes quand ils entendent de pareilles déclarations. Allez prétendre après cela que l'islam veut dire "paix" et n'incite qu'à la coexistence pacifique... 25 secondes de concentré d'une telle sidérale imbécillité cybernétique suffisent à réduire à néant le travail de terrain de gentils péquenots comme nous qui croyons en un avenir meilleur pour l'humanité fondé sur le respect de la vie, des autres, et des opinions différentes.


Contrairement à ce qu'affirme ce type, quand j'entends des propos pareils, j'aurais tendance à considérer que, à la réflexion, l'islam ne serait finalement peut-être pas aussi parfait qu'il ne le prétend: il n'a pas prévu de châtiment corporel pour ceux qui débitent de pareilles sornettes. Puisque certains s'amusent à me prêter le rôle de mufti (si, si, je vous assure, je prends du grade!), j'aurais bien envie de faire une fatwa sur la licéité de couper la langue de ces énergumènes… Attention, ne me tentez pas!


Mais revenons à nos artistes!


Abu Bidule - euuh… Fariz* - nous assène: "On a parlé de choses dont les autres imâms de Belgique ne parlent pas… La démocratie, c'est le kufr (la mécréance). Quand tu votes, tu ne restes plus musulman".


Trois phrases. Un chef d'oeuvre. Il n'y a pas à dire, il est doué ce petit. Dire autant d'âneries en si peu de mots, il faut être fortiche…


Démontons donc! Contrairement à ce que dit notre comique, qui prouve par là qu'il ne doit pas souvent mettre les pieds à la mosquée - un comble pour quelqu'un qui se profile comme vrai musulman - nombreux sont les imâms qui parlent de la nécessité pour les musulmans de participer activement à la vie de leur cité, de leur pays, en particulier en utilisant les droits que leur confère leur citoyenneté belge. Je ne compte plus les prêches du vendredi au cours duquel des imâms, de toutes origines, ont insisté sur la participation politique des musulmans, pas seulement lors des élections, mais aussi au quotidien, au travers d'un engagement social au service de la communauté. Premier mensonge de Sharia4Belgium.


Deuxième mensonge: "La démocratie, c'est le kufr". Ah bon? A part dans les écrits de quelques "savants" minoritaires qui fondent leurs propos sur des interprétations biaisées de l'histoire de la civilisation musulmane - même pas du Coran ou de la sunna, puisque la démocratie n'était tout simplement pas à l'agenda à l'époque - sur quoi base-t-il son affirmation péremptoire? Sur rien! Il ne fait qu'ânonner ce qu'on lui a dit de répéter. Du vent, rien que vent. Pour une bonne et simple raison, le Coran ne se préoccupe pas de la gouvernance politique de la Cité. Ce n'est pas son propos. Il est là pour donner des clés pour arriver au Paradis et s'éviter l'Enfer. A l'instar des autres musulmans, les dirigeants sont exhortés à la justice, à la bienfaisance, au respect des autres, à la magnanimité… C'est l'essentiel de la doctrine coranique du pouvoir. Le Coran ne dit pas un mot sur le système politique de gouvernance, susceptible de changer à tout moment de l'histoire et Dieu sait que l'humanité a subi en la matière du pire au moins mauvais au cours de son existence.


"Oui mais le califat!" va-t-on m'objecter… Ben, justement, le califat "politique" n'est pas une doctrine coranique. Dieu a institué l'Homme comme calife sur la Terre nous dit le Coran. Il ne s'agit pas là d'un système de gouvernance, mais de la responsabilité de prendre soin de cet univers mis à notre disposition par notre Seigneur. Point final. A ce titre, chaque être humain, homme ou femme, musulman ou non, est calife de Dieu sur Terre.


Je m'étonne toujours du peu de méditation que font nos brillants exégètes "califistes" de la vie de leur soi-disant modèle, Muhammad - sur lui la paix. Dieu n'a pas voulu qu'il ait d'enfants mâles, évitant dès lors les inévitables guerres de successions qui n'ont pas manqué de fleurir avec la génération des disciples, des "califes politiques" précisément. Pas de tentation dynastique, pas de concentration de pouvoir, pas de capitalisation patrimoniale… En cohérence avec le message même de l'islam en quelque sorte, au contraire de ce que toute l'histoire califale n'a eu de cesse de démontrer.


Enfin, le Prophète s'est obstinément abstenu de désigner un successeur pour éviter toute sanctification ultérieure du modèle qu'il aurait pu indiquer. Dieu a donc tout fait pour laisser les hommes se débrouiller quant au choix de leur modèle de gouvernance.


Et qu'ont fait les premiers musulmans à la suite du décès de leur Prophète? Ils ont utilisé le principe coranique de la "shûrâ" (consultation/prise de décision par consensus ou à la majorité) pour choisir un successeur parmi eux. Un embryon de démocratie en vérité: c'est le "peuple" qui a choisi son dirigeant, pas Dieu lui-même - ou en quelque sorte, si, si l'on s'inscrit dans une version déterministe de l'histoire. En élisant leur dirigeant de la sorte, les premiers musulmans ont réalisé, accompli, la Volonté de Dieu dans l'histoire. Sous cet angle, tout dirigeant est toujours choisi par la volonté de Dieu, même "Yves Leterme ou Freddy Tielemans" pour reprendre les propos de nos imposteurs de Sharia4Belgium…


Troisième mensonge: "Quand tu votes, tu ne restes plus musulman". Même en n'admettant rien de ce que je viens de dire, une seule chose peut faire sortir un musulman de sa communauté de foi: la négation publiquement confirmée, en état de possession de toutes ses facultés intellectuelles, du fait que Dieu existe et que Muhammad soit Son Prophète. Tout le reste relève de la relation intime entre chaque individu et Dieu.


Il n'appartient aucunement à cet enturbanné à barbichette, genre taliban à deux balles, de se prononcer sur l'islamité ou non de ses semblables qui voteraient ou s'adonneraient à toute autre activité. Bien au contraire, il commet lui-même une hérésie gravissime en se permettant de tels jugements à l'emporte pièce à l'égard de ses semblables sur la qualité de leur foi et de leur rapport à Dieu. Plus même, ne s'agit-il pas en l'espèce d'un des pires dangers identifiés par les spirituels musulmans, à savoir le shirk khâfî, l'associationnisme caché, consistant à associer de manière subreptice quelque chose à Dieu en dépit de l'apparente orthodoxie du discours? En l'espèce, Abu Fariz s'assimile à Dieu en s'appropriant des prérogatives qui n'appartiennent qu'à Lui, telles que la détermination du degré de foi et de piété d'un individu justifiant son appartenance ou non à une communauté de croyants particulière. Une fois de plus, Sharia4Belgium s'illustre par des propos éminemment dangereux qui remettent en question des dogmes essentiels de l'islam alors que ce groupement prétend, paradoxalement, revêtir les oripeaux d'une orthodoxie intransigeante.


Je continue la citation: "La démocratie, ça n'a rien à voir avec l'islam, c'est le peuple, mais nous, on dit que les lois sont créées par Allah. On ne peut pas voter".


Là, on a le droit au cliché majeur de la "hâkimiyya" (la gouvernance divine) pour les nuls. Que du bonheur! Comme je l'ai déjà montré plus haut, le principe même de la démocratie, à savoir la consultation et la prise de décisions collectives, à la majorité, par des pairs, est consubstantiel à l'islam - son principe de réalisation au travers du concept de shûrâ n'étant qu'une variation sur ce même thème. Oui, dans la démocratie, c'est le peuple qui gouverne par l'intermédiaire de ses représentants élus qui prennent leurs décisions notamment en fonction de certains critères éthiques et moraux. Par définition, la démocratie n'interdit par la référence à une éthique religieuse particulière dans le processus de formation des décision, mais en aucun cas, Dieu ne gouverne directement. Dans la hâkimiyya façon Abu Fariz, toutes les lois auraient une origine divine.


Poussons le raisonnement un peu loin pour les simples d'esprits qui seraient tentés par ce genre d'approches réductrices: le code de la route? Dans le Coran! Le droit international? Dans le Coran! Les Accords généraux sur le Commerce et les droits de douane? Dans le Coran! Les normes de sécurité sur le lieu du travail? Dans le Coran! Les normes architecturales et urbanistiques? Dans le Coran! Le droit commercial? Dans le Coran! Le droit du travail? Dans le Coran! Le droit de la pêche? Dans le Coran!… Et la liste pourrait s'allonger encore et encore! Si l'on n'avait pas la démocratie pour définir, adapter et décider de ces milliers de pages de textes législatifs produites chaque année et qui régulent notre vie au quotidien, je crois que l'on tomberait un peu court avec le Coran pour seul outil dans une société aussi complexe que la nôtre!


Etant donné que Sharia4Belgium et autres groupuscules du même acabit recrutent rarement chez les diplômés de Sciences Po ou en Administration des Affaires, on ne peut pas vraiment leur en vouloir d'avoir une compréhension simpliste de nos sociétés modernes globalisées. En fin de compte, on aurait presque pitié de leur naïve ignorance, les braves garçons. Il n'en reste pas moins qu'aborder la gestion d'un état moderne sur base de la "hâkimiyya" démontre la déconnection totale de ces gens du monde dans lequel ils vivent et c'est extrêmement préoccupant!


Ceci étant, le meilleur de la clique, c'est quand même le splendide Fouad Belkacem a.k.a Abu Imran - tout droit débarqué du désert de la péninsule arabique, en habaya et kéfié, comme les vrais! Je m'attendais à voir brouter son dromadaire au détour d'un chemin du cadre rupestre où Sharia4Belgium faisait sa mise au vert.


Déjà, le vocabulaire: tout droit sorti du lexique des polémistes médiévaux! Monsieur Belkacem n'a pas des concitoyens non-musulmans: il fréquente des kuffâr, des mécréants, texto! Merci pour eux! Le ton est donné! Cela en dit long sur la grille de lecture de notre société par M. Belkacem.


Un extrait truculent: "On ne demande pas pour porter le niqâb! On porte le niqâb, on porte le hijâb! [...] M. Tielemans, apprêtez-vous à déménager, car, nous, les musulmans, on est venu ici pour rester et l'islam est venu ici pour dominer".


J'aurais aimé que M. Belkacem commence par appliquer ses propres recommandations. Oui, oui! Portez le hijâb, ou même mieux, le niqâb! Ce serait une excellente idée et ne gâcherait rien au plaisir, plutôt que de parler honteusement au nom de femmes musulmanes que l'on envoie au front tout en restant prudemment à l'arrière. Ca, ce serait faire preuve de courage plutôt que de fanfaronner complaisamment face à la caméra. A la rigueur, si M. Belkacem est à cheval sur les principes, il pourrait décider, à titre de solidarité, de rétablir le port du turban qui, dans le fiqh classique qu'il doit certainement maîtriser sur le bout des doigts, est d'un degré aussi élevé dans la hiérarchie de la norme que le hijâb… On attend des actes, M. Belkacem, pas que du vent!


En écoutant la suite de son propos, je me suis dit: "Ah, enfin un point positif! Ils ont compris que c'était ici chez eux!" C'était avant d'entendre la phrase suivante. Je résume en gros l'éthique musulmane façon Belkacem: "Tu m'invites dans ta maison, je m'y installe, après je t'impose mes règles et tu te casses si ça te plaît pas, mais moi je reste". Avec des propos pareils, les racistes n'ont même plus à se forcer pour trouver des arguments pour salir les musulmans, ils peuvent compter sur des imbéciles communautaristes pour faire ce travail à leur place. Moi, je propose de faire une liste électorale Vlaams Belang-Sharia4Belgium. Il y a de l'avenir! Notre cher ami, d'origine maghrébine, devrait, une fois de plus, méditer sur l'histoire. Les Européens ont fait l'essai en sens inverse, il y a déjà quelques temps d'ici. On a appelé ça la colonisation. Et ils se sont faits bouter hors de ces pays manu militari. On n'impose pas à un peuple une culture, une religion contre son gré. Ce qui était vrai là-bas, l'est ici également.


Effectivement, les pieux ancêtres auxquels aime se référer M. Belkacem avaient en effet eu l'intelligence de comprendre cela quand ils étendirent en quelques générations leur empire du Nord de l'Espagne aux portes de la Chine: pas d'imposition de force d'une religion dominante pour éviter révolte et retour de flamme. Pendant longtemps, les musulmans restèrent minoritaires dans un empire géré par des fonctionnaires et des élites non-musulmanes respectées pour leurs connaissances et leur expertise. Encore heureux que le Prophète n'a pas eu le même discours quand il est arrivé à Médine, sinon l'aventure de l'islam aurait tourné court.


Sous son discours de militant islamiste de salon, M. Belkacem ne fait qu'entraîner les musulmans dans une stratégie de confrontation dont ils sortiront les grands perdants. Quatrième mensonge de la série, plus grave encore, car il vend de l'illusion.


Par contre, la perle des perles, surtout à la lumière des événements en Méditerranée de la semaine dernière, c'est la déclaration suivante: "On va conquérir ce pays, in shâ'a Llâh, on va faire de la Belgique un état islamique et on va partir de la Belgique en Palestine in shâ'a Llâh pour la libérer et, à partir de là, conquérir le reste des terres pour faire dominer l'islam, la sharia et le califat".


Waaaw! Il faut arrêter de fumer la moquette M. Belkacem, cela ne vous réussit pas! A côté de ça, le projet du "Grand Moyen Orient" de l'Administration Bush, c'était de la roupie de sansonnet. On a affaire à des pros! Des vrais! Des gens qui ont une "istratejiyya" qui va faire des ravages! Comme le Prophète, ils mettent patiemment en place les éléments, les asbâb, avec une étude minutieuse de la situation, avant de se lancer dans l'aventure avec la bénédiction de Dieu, 'alâ bârakati Llâh! La Belgique tremble sur ses fondations. La garde autour du palais royal et du parlement a été renforcée, la police est en alerte rouge et Israël n'a plus de degré assez élevé pour indiquer le taux de menace. Sharia4Belgium va libérer la Palestine après avoir conquis Bruxelles! Mais comme il est malin M. Belkacem! Lui, il a une istratejiyya, il ne va pas prendre le risque de sortir de son "islamisme en pantoufles" pour aller s'engager concrètement pour apporter des biens de première nécessité à Gaza et risquer "bêtement" sa vie comme tous ces kuffâr occidentaux qui ne souhaitent que la libération du peuple palestinien et qu'il méprise! Non, non, non! Il travaille de l'intérieur de l'Europe pour libérer la Palestine! A mon avis, je crois que les ultra-sionistes auront le temps de détruire vingt fois la Mosquée Al-Aqsâ avant de voir arriver la flottille triomphante des navires Fisher Price de M. Belkacem venir la délivrer de leur emprise… Avant d'aller conquérir le MONDE, bien sûr!


Ben Laden et le Mollah Omar sont relégués au rang d'amateurs! La réincarnation de Salah al-Dîn al-Ayyûbî (Saladin) est parmi nous! Tremble ô Occident chrétien, croisé et impie! L'heure de ta fin est proche! Le délire total! Le Shaykh al-Islâm Ibn Taymiyya a pourtant énoncé des fatwas sans appel à l'encontre de ceux qui consomment des substances hallucinogènes. De toute évidence, M. Belkacem ne les a pas lues. Et si jamais il était sobre en vérité, alors le fiqh classique recommande la réclusion en bimâristân pour cause de folie définitive...


Par contre, il faudra qu'il m'explique comment militer pour la conquête de la Belgique ainsi que l'établissement du califat, ce ne serait pas faire de la politique - tout en profitant des vertus de la démocratie impie pour répandre de tels discours toxiques, faire du buzz et tenter de rallier des gens à sa cause. Là est l'aporie fondamentale de M. Belkacem et sa clique de dangereux rêveurs: comment être anti-système en étant dans le système et en profitant à donfe de ce dernier - et donc en niant l'essence même du message que l'on prétend porter. En d'autres termes, M. Belkacem démontre avec brio qu'en vérité, la démocratie est bien le meilleur - ou le moins mauvais - des systèmes car il permet la "réflexion" (c'est presqu'une insulte dans ce contexte), voire la propagande à son propos, tandis que le califat sauce Belkacem aurait certainement collés au gnouf depuis et pour longtemps les démocrates impudents qui auraient eu l'affront de faire une telle propagande pour leurs idées…


Enfin, une dernière pour la route: "Les frères ne doivent pas vivre avec l'idée que l'on doit vivre en-dessous (= sous la domination) de ces gens-là (= les mécréants), de demander avec politesse - l'islam nous donne la vérité".


Vous avez raison M. Belkacem, ne demandez rien! Arrachez la satisfaction de vos revendications, et si possible en étant arrogant, avec l'impunité de ce celui qui croit que tout lui est dû. Vous irez loin! Quand vous vous dégriserez de votre coma islamiste, vous réaliserez peut-être que vous n'êtes pas du bon côté du rapport de force, quand bien même seriez-vous convaincu que l'islam vous donne la vérité.


Vous méditerez peut-être plus sereinement la vie de celui que vous prétendez être votre modèle, le Prophète, que vous trahissez pourtant à chaque instant par vos propos dédaigneux, votre attitude insultante et votre mépris de vos semblables qui ne pensent pas comme vous. Vous réaliserez peut-être que quand il arriva à Médine, avec 13 ans de Révélation derrière lui, et bénéficiant d'un contact régulier, direct, avec la Transcendance qui aurait pu lui donner tous les droits en ce monde, il s'est comporté non pas en conquérant, mais en ami, en égal, dans l'humilité, sans demander rien à personne, mais en travaillant dur pour le bien de tous, musulmans comme non musulmans, sans revendications déplacées et hors contexte, en partageant les coutumes des Médinois et non pas en imposant les siennes, en faisant rayonner son message par sa pratique exemplaire, son sens de la justice et du devoir pour la cause de tous, sans préférence pour sa petite communauté, sans chercher à conquérir ni à s'imposer par le glaive.


Le Prophète était un Coran qui marche, rapportait de lui son épouse Aicha pour signifier à quel point il était l'incarnation vivante de son éthique et de ses valeurs. Quand je vois Sharia4Belgium, je n'ai face à moi qu'une portion de verset, estropiée et claudiquant. On est loin, très loin, des idéaux prophétiques et coraniques.


Laissons donc Sharia4Belgium à sa médiocrité, à son besoin de faire stupidement du buzz pour se donner l'illusion de l'existence et de l'importance et laissons l'histoire engloutir cette aberration dans le tumulte de l'écume des jours. Ils ne méritent pas un kopeck de plus. Et votez - utile - ce dimanche!


(*Pour l'anecdote, se surnommer "Abû quelque chose", c'est une vieille tradition anté-islamique que les "islamo-gugusses" aiment utiliser pour se donner de l'importance et faire plus "islamique". Signe de respect lié à l'âge et l'expérience, c'est à mourir de rire utilisé dans le cas présent. Pour info, les Frères Musulmans ont longtemps adoré ce style de politesse un peu emprunt, mais bon, c'est largement passé de mode chez eux, alors qu'ils l'utilisaient à bon escient).

20.9.09

Commission des Sages 2004 - retour sur le contexte international


Le contexte: Lors des travaux de la Commission des Sages (voir post précédent), certaines questions avaient été posées à propos de l'impact des événements internationaux sur la lecture des situations sociales et politiques belges. Par exemple, analyser le port du foulard par de jeunes citoyennes belges de confession musulmane à l'aune des excès - condamnables - de la révolution iranienne. Une telle approche n'a aucune valeur heuristique, mais elle est largement répandue, y compris chez nombre d'intellectuels. En réaction, Mlle Fadil et moi-même avions proposé une note de minorité tentant, à nouveau, de recentrer le débat sur ces enjeux essentiels.



RÉFLEXIONS SUR LE CONTEXTE INTERNATIONAL ET

LE NÉCESSAIRE RETOUR DU POLITIQUE



Présentées par N. Fadil et M. Privot



Il est évident que depuis longtemps déjà la politique nationale d’un état est en partie liée et déterminée par le contexte international. L’accélération des processus de globalisation n’a fait qu’accentuer cette interdépendance, rendant la gestion d’une collectivité nationale, voire même locale, de plus en plus complexe.


Les problématiques qui ont été abordées par la Commission au cours de l’élaboration de ce rapport ne peuvent donc être abstraites du contexte particulier, national et international, qui est le nôtre, contexte qui lui-même fut à l’origine de la création de cette même Commission.


Bien que nous reconnaissions aux politiques la difficulté de la tâche qui leur incombe, il faut cependant admettre que la déception vis-à-vis du politique provient essentiellement de son renoncement résigné à une partie de sa capacité d’action. A l’heure où chacun claironne la toute puissance d’un monde économique imposant sa volonté à tout état et la démission conséquente d’un monde politique convaincu de son impuissance, nous tenons à rappeler que le monde politique n’a paradoxalement jamais été aussi puissant qu’aujourd’hui car il est le seul apte à prendre les décisions allant dans le sens des intérêts économiques de certains groupes ou individus.


A l’heure du désenchantement vis-à-vis du monde politique, il est urgent que celui-ci reprenne la main et ait le courage de faire évoluer les événements dans une autre direction moins catastrophique pour l’avenir de l’humanité.


Car, s’il est ici question de précarité sociale, de chômage ou d’exclusion, pour des causes identiques, il est question ailleurs de massacres, de viols, de pauvreté extrême, de torture, de révolte, de terrorisme et d’attentats…


C’est en cela que la réflexion de la Commission est fondamentale : essayer d’échapper à une vision parcellaire de la réalité qui la rend incompréhensible.


S’il est vrai que la dimension religieuse ou culturelle des conflits semble devenir prépondérante, il convient de raison garder et d’éviter le surinvestissement culturel ou religieux de problématiques essentiellement économiques, nationalistes ou géopolitiques, car cela ne fait qu’empêcher toute tentative de compréhension mutuelle et de rapprochement. Analyser les causes profondes des crises actuelles, au-delà des éructations très médiatiques et médiatisées des « intégristes de complaisance » de tous bords, est une étape indispensable dans la gestion saine de la chose publique. Malheureusement, beaucoup de nos contemporains en font l’économie, au profit de manipulateurs d’opinions professionnels.


Tourner le dos à l’histoire, tenter à tout prix de négliger les conséquences des politiques expansionnistes et colonialistes passées avec le lot de déstructurations sociales, culturelles et identitaires qu’elles ont laissé dans leur sillage est certes une des causes les plus évidentes du désordre mondial actuel.


Face à la sauvagerie multiforme qui cherche à dominer sur les logiques de coopération, de partage, de solidarité, d’éthique, de justice, de respect et d’Etat de droit (par exemple : violence de l’économie ultra-libérale, d’un terrorisme sans autre horizon que la perpétuation de sa propre existence, des individualismes national, communautaire, corporatiste, commercial et personnel hypertrophiés,…), il est urgent qu’une attention toute particulière soit accordée aux projets impliquant des partenariats multiples et variés, nationaux et internationaux : Millenium goals, éradication de la pauvreté, promotion sans faille et respect non hypocrite des Droits de l’Homme, chez soi, comme ailleurs, éthique dans les échanges commerciaux, culturels et diplomatiques, protection active des plus faibles et des minorités, politiques environnementales fortes, éducation globale accessible pour tous, accès à l’eau et aux soins de santés minimums pour tous, lutte contre toute forme de racisme et de discrimination, gestion des flux financiers… le programme est vaste et sans solution miracle. Tout doit être abordé avec une égale attention.


Dans cette optique, il est impératif que la Belgique travaille au renforcement des institutions internationales en ayant également pour objectif d’augmenter la représentation des pays en voie de développement ou émergeants, majoritaires sur la planète, mais marginalisés en termes de poids politique et de prise de décision à l’échelle internationale.


De la même manière, on ne fait pas le bonheur de peuples à l’encontre de leur avis. Les principes démocratiques ne souffrent pas d’exception et l’on conçoit mal au nom de quelle logique ce qui est facteur de progrès au Nord de la Méditerranée deviendrait subitement une denrée interdite et dangereuse au Sud de celle-ci ou en d’autres régions du monde. Les expériences malheureuses de certains pays nous montrent aujourd’hui la vanité des doubles standards quand des peuples ont la ferme volonté de changer des régimes établis injustes et tyranniques. On ne peut décemment exiger la démocratie au Nord, pendant que l’on pactise avec les tortionnaires de tous bords au Sud sous prétexte d’arguments économiques et stratégiques, voire de contenir d’autres supposés périls.


Il est donc plus que temps que le politique revienne en force et reprenne la place qui est la sienne. On ne peut continuer à soutenir le commerce des armes ou favoriser l’appauvrissement des peuples pour ensuite larmoyer sur les implications des flux migratoires.


La situation mondiale est complexe et demande des femmes et des hommes à la hauteur de ces défis. Ils existent et sont prêts à prendre, ou prennent déjà, leurs responsabilités. Nous ne leur proposerons pas ici de solution miracle, mais de faire en sorte de réintroduire dans la politique la nécessité de principes éthiques ainsi que d’une cohérence forte entre les idéaux et la pratique, tout en étant véritablement ouvert à l’Autre, en sachant aller au-delà de ses propres a priori pour comprendre son langage et son discours dans un monde globalisé mais faussement uniformisé.


Sans quoi les perspectives d’avenir s’annoncent bien sombres et la théorie du choc des civilisations finira par s’imposer dans la pratique, portée et soutenue par tous les chantres radicaux de l’affrontement et du rejet inconditionnels de l’Autre. Ils ne sont pas légions, mais ils sont déterminés. A nous tous de choisir ici, en espérant servir de modèle pour ailleurs, la voie du respect mutuel, de l’écoute, du partage, de la solidarité, du dialogue franc et véritable, avec toutes les composantes de notre société (celles que l’on apprécie et celles que l’on apprécie moins) pour édifier la société meilleure dont notre monde à cruellement besoin. Il est temps que l’inclusion prenne le pas sur l’exclusion, le respect sur le rejet, et la cohésion sur la désintégration. La paix est à ce prix.

11.9.08

Les musulmans d'Europe dans le calcul de la terreur

Article publié sur Saphirnews le 7 octobre 2005

Le contexte: en ce jour anniversaire du 11 septembre 2001 qui a marqué - c'est devenu un poncif - un tournant radical dans les relations internationales, mais aussi dans la façon dont les communautés musulmanes sont devenues majoritairement perçues comme une menace pour la sécurité nationale de nombreux Etats, il m'a semblé intéressant de republier un article que j'avais écrit à la suite des attentats de Londres de juillet 2005. Frappé par la grande confusion et l'indécision qui règnaient au sein du leadership communautaire musulman européen à la suite de ces attentats, j'ai essayé d'attirer l'attention sur la nécessité d'un positionnement clair et sans équivoque à l'heure où certains terroristes se revendiquant de l'islam tentent d'instrumentaliser le développement d'un rejet massif des communautés musulmanes européennes pour pousser ces dernières dans les bras d'un radicalisme politique anti-occidental et potentiellement violent. Je crois que l'essentiel est toujours d'actualité aujourd'hui: un leadership musulman qui ne sait comment gérer la radicalisation rampante d'une partie de sa base ni la dérive de celle-ci vers des logiques d'enfermement sur soi, d'exclusion, voire de réification de l'autre (le kâfir en l'occurrence). Certes, aucun attentat à l'horizon, mais je ne suis pas convaincu que des mesures efficaces, au niveau communautaire, aient été adoptées.

Les terribles attentats de Londres ont soulevé une vague de répulsion unanime, comme il en alla, à juste titre, pour les attentats de Madrid, d'Istanbul, de Bali et de New York. Les communautés musulmanes, particulièrement en Occident, mais également dans le reste du monde, se sont jointes, de façon massive et sans équivoque, aux condamnations indispensables de ces actes odieux.

Dont acte. Ceci étant, dans une perspective musulmane, il n’en reste pas moins que cet élan – attendu et nécessaire – de condamnations ne va pas sans laisser en son sillage quelques points d’interrogation dérangeants.

1. Cet empressement des Etats, des organisations, des associations, des groupes, voire d’individualités musulmans à clamer leur sincère condamnation de toute violence à l’égard de civils, musulmans ou non, ainsi que de toutes les lectures rétrogrades et les manipulations de l’Islam menant à de tels actes de violence, jette une lumière crue sur la véritable incertitude et la crainte profonde dans lesquelles vivent nombre de musulmans de se voir assimilés de près ou de loin à ces dérives sanglantes.

S’il est non seulement éthiquement recommandable mais indispensable de condamner ces comportements extrêmes, on peut regretter que cela se fasse en partie sous la contrainte en ce qui concerne les musulmans. Quel être humain équilibré pourrait pourtant rester insensible à la souffrance et à la désolation causées par ces carnages gratuits ? Mais la coercition morale poussant à l’obligation de la condamnation sous peine de se voir soi-même accusé de collusion avec le terrorisme rend la déclaration de soutien parfois particulièrement amère. Le calcul en vient parfois à s’y disputer avec la compassion, alors que l’on souhaiterait légitimement ne se contenter que de cette dernière. Mais qui pourrait en vouloir à ces musulmans et musulmanes qui voient trembler, lors de chaque attentat, les fragiles relations de confiance qu’ils parviennent à établir avec leur entourage institutionnel, associatif ou banalement relationnel ?

On peut le comprendre : ceux qui ont le plus à perdre sont souvent les musulmans réputés plus conservateurs, l’amalgame étant vite fait, de part et d’autre, entre conservatisme et jihadisme terroriste. S’il est vrai que l’on peut constater que les auteurs d’attentats font rarement – pour ne pas dire jamais – partie de groupes de musulmans libertins, cela n’en signifie pas pour autant que tout individu plus ou moins conservateur serait un terroriste en puissance.

2. D’autre part, cette pression diffuse amenant les musulmans à se justifier ne fait que révéler la lourde méfiance que nourrit, en Europe et aux Etats-Unis, la société dite majoritaire envers ses minorités musulmanes, en dépit des démentis publics et des déclarations de bonnes intentions. Et qui pourrait également la blâmer pour cela : les terroristes provenaient de nos communautés. Et ils appartenaient à des groupuscules particulièrement conservateurs. Certes, la société dite majoritaire doit apprendre à faire la différence, mais il faut avouer que les musulmans eux-mêmes ne lui rendent pas toujours la tâche facile et ne lui fournissent pas toujours les clés de compréhension nécessaires. La question qui se pose dès lors est la suivante : n’est-il pas plus que temps de commencer à faire le ménage au sein de nos communautés ainsi que parmi les discours qu’elles véhiculent ?

En effet, point positif tout d’abord, depuis quelques années, le discours médiatique des musulmans en général s’est fortement clarifié en ce qui concerne ces problématiques d’action politique violente. Pour autant, cela ne doit pas nous aveugler quant à la permanence de certains discours rampants qui justifient, voire légitiment, ou tout simplement banalisent et rendent acceptables ces formes abjectes de violence, au nom d’autres formes de violence commises par des forces armées étrangères sur des populations hétéroclites dont le trait commun serait leur seule islamité.

S’il est vrai que les responsables communautaires développent à ce sujet, et à destination interne des communautés musulmanes cette fois, un discours de plus en plus ferme, parallèle au discours médiatique, l’accent reste mis sur la condamnation a posteriori et le rappel ponctuel de versets ou hâdîth excluant toute forme de violence à l’égard de civils et d’innocents, musulmans comme non musulmans, ainsi que du fait que « cela ne fait pas partie de l’Islam ! ». Cependant, ces attentats ne sont que l’expression paroxystique de processus de maturation se déroulant dans des groupuscules évoluant au sein même de nos communautés et qui se nourrissent des ressentiments, des sentiments d’échec, d’exclusion, de faillite, d’humiliation,… en suspens dans notre psyché communautaire. Et l’on ne sait que trop bien aujourd’hui où peut mener, chez nos jeunes, particulièrement réceptifs à ce mal-être, une inopportune fragilité morale, sociale, familiale, individuelle, identitaire, que d’aucuns n’hésitent pas à exploiter au profit de leur cause. La responsabilité des leaders communautaires n’est-elle dès lors pas d’agir en amont ?

3. Car, effectivement, ceux qui en viennent à commettre ces atrocités ne vivent pas sur une autre planète. Ils sont en plein centre de notre monde, de notre vie, parfaitement au courant de ce qui se passe et de ce qui fait battre le cœur de nos communautés. Que ce soient les ressources technologiques utilisées, les modes de financements, bien souvent illégaux (trafic de drogue, voitures, cartes bancaires volées,…), ou encore les justifications avancées pour leurs actes[1], tout cela démontre l’acuité de leur présence dans le monde, même si la vision théologico-juridique qui les anime est le fruit d’une raison délirante abandonnée à elle-même, cultivant la haine, et le mépris de l’Autre. Or, si de nombreuses personnalités musulmanes et non musulmanes ont souligné que l’Islam n’a cessé d’être pris en otage de New York à Londres, il semble de plus en plus évident que les musulmans également, et pas seulement l’Islam, soient les otages de calculs sordides.

Les membres des groupuscules jihadistes vivent en Occident.

Ces groupuscules ne peuvent pas ignorer que chaque attentat produit automatiquement un choc en retour contre les communautés musulmanes : augmentation du niveau de l’islamophobie (au sens étymologique du terme), agressions verbales, physiques, déprédations de mosquées, de centres communautaires, voire de commerces appartenant à des musulmans… Certains justifient cela comme des dégâts collatéraux autorisés par le triomphe de la bonne cause et produisent à leur appui certaines arguties jurisprudentielles qu’ils voudraient voir considérées comme « halalisant » leur débauche de violence.

Mais, plus subtilement, il est temps que les communautés musulmanes réalisent qu’elles font partie également de ce calcul de la terreur : oui, bien sûr, en tuant un maximum d’Occidentaux « impies » au cœur même de leur quotidien, ces individus espèrent faire plier les Etats dont ils visent les populations. C’est la partie la plus évidente du calcul, la seule qui soit médiatisée. Mais, ces prétendus barbares – et quand on les qualifie de « barbares », on s’interdit toute analyse plus fine de leurs motivations, car hors de portée de la raison –, ne s’arrêteront certainement pas là. N’est-il pas vrai que plus on oppresse un peuple, plus il se durcit, et plus il se mobilise contre l’oppresseur ? De là, le pas peut être franchi : plus les musulmans d’Occident (les traîtres qui ne participent pas à la guerre contre l’oppresseur croisé et laissent leurs frères se faire tailler en pièces !) seront humiliés, violentés, discriminés, ostracisés, plus ils envisageront sérieusement la révolte contre les sociétés dans lesquelles ils vivent. Une stratégie d’exaspération et d’usure est payante, en terme de recrutement de main d’œuvre, à moyenne échéance. Les derniers éléments d’une enquête menée récemment en Angleterre montrent tristement que les nouveaux candidats terroristes sont des jeunes, nés dans ce pays, sans passé judiciaire, radicalisés à force d’exclusion et prêts à se mobiliser pour ce qui leur sera présenté comme une juste cause pouvant donner sens à une vie sans autre horizon que l’exclusion « à perpète ».

Dès lors, pour les responsables communautaires musulmans, il ne s’agit plus seulement de condamner tout en se disant que les communautés musulmanes ne sont en soi qu’un élément périphérique du problème. Au contraire, elles en sont l’épicentre à plus d’un titre : elles sont une variable du calcul d’action violente de ces groupuscules, elles en sont les victimes directes (dans les attentats) et indirectes (dans le choc en retour), elles servent de matrice à ces groupuscules jusqu’à un certain point (dans le bric-à-brac idéologique et dogmatique qu’elles véhiculent et dans lequel elle s’abstiennent de mettre de l’ordre) et, enfin, elles évitent d’affronter directement ces problématiques.

Bien sûr, les moyens et les ressources humaines manquent cruellement pour envisager des actions à grande échelle. Bien sûr, les prêches du vendredi ne suffisent pas à faire évoluer la communauté, sinon cela ferait longtemps que tout aurait été dit et mis en acte. Bien sûr, le dit des mosquées est déjà amplement contrôlé, et à juste titre en l’état actuel des choses, par les services nationaux de sécurité, voire par les services consulaires, et l’on sait que nos responsables font particulièrement attention, avec raison, aux messages ainsi délivrés de façon hebdomadaire. Reste qu’il faut faire avec les moyens du bord, et les prêches, les leçons, les assises, les familles (usra) sont des vecteurs essentiels de tout discours, positif comme négatif. Les groupuscules jihadistes l’ont bien compris, avec les résultats que l’on connaît.

Il est impératif aujourd’hui que les leaders communautaires prennent le risque de bousculer un peu plus leurs ouailles dans leurs convictions, leurs certitudes, leurs préjugés, leurs lectures du monde. Si on ne peut pas faire grand’chose face à des mastodontes comme al-Jazeera, un véritable travail communautaire d’information et de désamorçage des tensions au travers de discours et d’actions coordonnés, matures et responsables peut sans aucun doute avoir un impact durable sur la construction de communautés équilibrées et bien insérées. Pour autant qu’on lui en donne la chance. Trop souvent, on assiste, au sein de nos communautés, à des silences complices. On ne relève pas certains éléments du discours de nos interlocuteurs par lassitude, par manque de temps, pour éviter les ennuis ou les conflits ou encore parce que l’on se dit que ce n’est pas grave de la part de cet interlocuteur précis, qui serait loin d’être un jihadiste. Impossible, en effet, de relever chaque dérapage ! Mais sait-on seulement après combien de dérapages de la sorte, la vie d’un individu peut basculer vers la haine et la volonté de détruire ?

Aujourd’hui, leaders communautaires, détenteurs du discours officiels, mais aussi chacun d’entre nous, nous sommes face à cette responsabilité : être proactifs, et tenter de ne rien laisser passer, mais surtout être cohérents, du minbar à la usra. Et combattre sans répit la haine, le racisme, les préjugés et les délires paranoïaques ou « victimisants » qui minent nos communautés.

On ne peut plus laisser nos coreligionnaires dans l’incertitude, dans l’absence totale de repères clairs, dans le désarroi moral, face à ces situations de crise complexes mettant en cause leur vision du monde, leur sentiment d’allégeance, voire même la fragile architecture de sens qu’ils essayent de bricoler au quotidien. A l’heure où les certitudes identitaires de beaucoup se fissurent ou s’effondrent, les responsables communautaires n’ont plus droit à l’indécision, au manque de courage ou au silence. Les communautés ont cruellement besoin de sens et de guidance, et elles se tourneront vers ceux qui leur fourniront un prêt-à-penser un tant soit peu structuré. Au risque qu’il soit en complet décalage avec leur réalité quotidienne de communautés en processus d’insertion et de négociation avec des sociétés majoritairement non musulmanes. Avec les conséquences funestes que l’on ne connaît aujourd’hui que trop bien.

Or, nous possédons un ensemble de valeurs et un message qui nous fournissent des moyens très efficaces pour répondre à cette situation, même si certains aspects devraient encore être développés en fonction de nos contextes locaux respectifs. Mais, ça, c’est au niveau du discours. Maintenant, au niveau des actes, il faudra se confronter à la question de la loyauté sincère développée dans les discours médiatiques. A titre d’exemple, jusqu’où irons-nous si il était porté à notre connaissance que de tels actes sont en préparation ? Attendrons-nous que soit commis l’irréparable pour pleurer sur les victimes ? En espérant que nous ou nos proches n’en faisions pas partie…

[1] A ce propos, remarquons également en passant que, bien que ces massacres soient commis au nom des souffrances des musulmans en Palestine, en Irak, en Tchétchénie ou en Afghanistan, aucun ressortissant de ces pays ne faisait partie des commandos meurtriers. Pourtant, chacun de ces pays bénéficie d’une large diaspora, en Europe ou aux Etats-Unis, particulièrement mobilisée pour leur propre cause. Cela pose de manière définitive la question de la légitimité de la cause revendiquée par ces groupuscules violents. Au nom de qui, de quoi, agissent-ils quand les premiers concernés n’ont pas recours à de telles méthodes qui ne font que desservir leurs objectifs ? N’y a-t-il pas là détournement frauduleux de luttes nationales au profit de tentatives de mobilisation de communautés diverses dont, à nouveau, le seul dénominateur commun serait l’Islam ? Et dans quel but ?

Vendredi 07 Octobre 2005
Privot Michaël

#2 : Claquer la bise, serrer la main - quand mon paradis dépend de la façon dont je te dis bonjour

Cette pratique, peu connue il y a encore une trentaine d’années au sein des communautés musulmanes, s’est répandue dans les milieux conserva...