20.9.09

Commission des Sages 2004 - retour sur le foulard


Le contexte: en 2004, suite à la Commission Stasi en France, le MR, sous l'impulsion de Didier Reynders, décida de mettre sur pied une Commission des Sages, coachée par le Professeur J. Rifflet, pour s'interroger sur l'avenir d'une Belgique multiculturelle et proposer des pistes de solutions pour y parvenir. La visibilité des signes religieux vestimentaires (c'est-à-dire le foulard) était bien entendu une des problématiques nodales qui devaient y être traitées. Sur proposition de l'Exécutif des Musulmans de Belgique (EMB), M. Salah Echalaoui, Mlle Nadia Fadil et moi-même furent invités à faire partie de cette Commission. Les débats y furent vifs, riches, intéressants, parfois difficiles, mais toujours respectueux. Les conclusions de cette Commission furent ensuite communiquées à la Commission du Dialogue Interculturel mise en place par la suite par M. Aréna.


Bien que la position finale sur la question du foulard (ou plutôt des signes religieux) soit relativement neutre en fin de compte, il a semblé nécessaire à Mlle Fadil et moi-même de devoir présenter une note de minorité visant à présenter une tentative d'approche moins idéologisée du débat en en cernant un certains nombres de ses aprioris pas toujours explicites. A l'heure ou les Assises de l'Interculturalité commencent leur long travail et que l'on va rechercher dans les archives les notes de la Commission des Sages et de la Commission du Dialogue Interculturel, il nous a semblé utile de mettre cette note de minorité à la disposition du public.


En la relisant tout juste 5 ans après, je reste personnellement en accord avec l'essentiel de l'argument que nous avions présenté à l'époque, même si aujourd'hui je lisserais probablement un peu plus nos formulations. J'espère en tout cas que cela pourra être utile aux débats et évitera à d'autres de réinventer certains aspects de l'argument lui-même pour le développer et l'approfondir encore.



CONTRIBUTION À LA RÉFLEXION DE LA COMMISSION

A propos de la problématique du port de signes religieux ou politiques ostensibles



Présentée par N. Fadil et M. Privot



Le port de signes religieux ou politiques « ostensibles », et particulièrement du voile islamique, a certes constitué une des problématiques les plus difficiles qu’a dû affronter notre Commission. Ce détail vestimentaire d’une pratique religieuse particulière semble en effet cristalliser toutes les tensions d’une société s’interrogeant sur ses propres valeurs, son rapport à soi et à l’autre, sa perception d’elle-même, son avenir et sur le modèle qu’elle souhaiterait promouvoir. De fait, la présence de populations musulmanes et certaines valeurs portées par l’Islam en tant que religion, mode d’être, de vie et de rapport à l’altérité, révèlent par un effet de miroir les questionnements inaboutis, ignorés ou encore non envisagés de la société belge en particulier, mais aussi des sociétés européennes en général.


Notre Commission voulant contribuer à la réflexion sur l’avenir d’une société belge plurielle, multi-ethnique, multi-confessionnelle, multi-culturelle, mais solidaire et en cohésion, il est dès lors impératif de sortir des clivages idéologiques et conceptuels habituels pour véritablement tenter d’approcher une réalité particulièrement complexe. Nous souhaitons donc souligner ici certains aspects relatifs à la question du foulard et à ce qui l’entoure.


1. L’un des arguments centraux des adversaires du port du foulard concerne son caractère prétendument non compatible avec la modernité et la neutralité de l’Etat. Or, une stricte séparation entre l’Etat et ce qui relève du spirituel ne correspond pas à la réalité belge qui s’est justement construite sur des compromis entre le temporel et le spirituel (partis confessionnels, piliers confessionnels, écoles confessionnelles,…). De plus, la signification du processus de modernisation est en réalité toute autre que l’effacement de la manifestation du religieux dans l’espace public. La modernité et la laïcité, au contraire, garantissent la liberté de conscience et de convictions à tout citoyen et s’opposent à toute contrainte visant à obliger ou à interdire à qui que ce soit de pratiquer sa foi ou sa religion, en privé, comme en public (dans les limites, évidemment, du respect de l’ordre public). La pratique et la manifestation d’une religion n’ont, en ce sens, rien d’anti-moderne. La garantie du libre exercice de sa foi, de ses croyances ou de sa philosophie est un principe indéniable et essentiel d’une société véritablement moderne, laïque, pluraliste et démocratique. Cataloguer le respect par certaines femmes et jeunes filles d’une prescription religieuse – ou de ce qui est vécu et perçu en tant que telle – comme étant une attitude anti-moderne, anti-démocratique, obscurantiste, non raisonnable, non égalitaire, ségrégationniste, violente, aliénante et discriminatoire, nous paraît dès lors aller directement à l’encontre de l’esprit de ce principe.


2. En réalité, le port du foulard recouvre des significations multiples : respect de la norme, spiritualité individuelle et/ou collective, conformité à l’idéal familial ou culturel, indépendance face à l’autorité patriarcale, soumission, émancipation, révolte, contestation de l’ordre établi, revendication identitaire, affirmation de soi, affirmation d’une appartenance, insouciance, conformisme, liberté individuelle, symbole, non-symbole, élégance, pudeur, enfermement sur soi, timidité, ouverture à l’autre, complexe d’infériorité ou de supériorité, idéologie, « je m’enfoutisme »,… Le foulard dit tout et ne dit rien. Le porter est même bien souvent le résultat de plusieurs motivations, qui évoluent, s’entrecroisent, se renforcent ou disparaissent jusqu’à faire abandonner parfois le port du foulard. Dès lors, vouloir interdire ce qui est devenu, par la force des choses, un symbole, alors qu’il n’est pas destiné à l’être, ne manquera pas de causer des traumatismes profonds, particulièrement auprès des jeunes filles qui sont, comme toutes celles et ceux de leur âge, en plein processus de construction de leur personnalité, fragiles et particulièrement sensibles à tout ce qui concerne leur individualité propre.


3. D’un point de vue strictement religieux, aucun(e) théologien(ne) ou juriste musulman(e), classique ou moderne, n’a jamais théorisé le fait de porter le foulard, pour la femme, comme le signe d’une infériorité naturelle ou sociale, ou d’un processus d’infériorisation de la femme par rapport à l’homme. Tant l’homme que la femme sont soumis aux mêmes contraintes en matière de pudeur, de retenue du langage verbal et corporel, et de « gestion du désir ». Chaque société, chaque culture, chaque individu définit ses propres normes en terme de pudeur, en fonction du temps et du lieu. Dès lors, interdire le fait pour les femmes de se couvrir les cheveux au nom d’une certaine vision de la modernité nous paraît infondé. Car cette modernité, brandie de nos jours comme le rempart intemporel des droits de la femme, est elle-même de facto une réalité dynamique, indéfinie, adaptable et interprétable, mais que certains voudraient canoniser et sacraliser, au profit, en réalité, de leur propre combat contre la présence inévitable du « religieux » au sein de la société.


4. De même, analyser le port du foulard sous le simple rapport de l’émancipation ou de l’embrigadement dogmatique n’est pas très pertinent, car qui définit objectivement l’émancipation ? Au nom de quel critère objectif peut-on légiférer en terme d’émancipation, une notion par essence subjective et relative ? Quant à l’argument selon lequel l’acceptation du foulard à l’école enlèverait le dernier rempart à celles, prétendument émancipées, qui ne veulent pas le porter, il néglige le fait que l’interdiction totale du foulard à l’école pourrait aussi renforcer la pression sociale en vue de le porter en dehors de l’école, pour prouver sa résistance vis-à-vis d’une mesure comprise par certains comme étant contre l’Islam. On le voit, aborder cette question sous un tel angle ne mène pas à des résultats déterminants. Aussi, nous suggérons que l’on s’interroge plus profondément sur l’a priori voulant qu’une jeune fille musulmane ait toujours besoin d’un garant institutionnel pour la protéger contre quelque force obscurantiste : le plus souvent le père, le frère ou, à défaut, la pression sociale ou communautaire. Ceci est d’ailleurs probablement le fond du problème : la société belge et européenne en général, considère la jeune fille ou la femme musulmane comme un individu perpétuellement mineur, adoptant par là-même la supposée rhétorique « islamiste » qu’on prétend combattre ! En fin de compte, la jeune fille ou la femme musulmane est considérée comme étant incapable de se protéger, de décider elle-même de sa vie et de son avenir, de poser des choix raisonnables, d’être indépendante et intellectuellement autonome. La volonté d’interdire le port du foulard au nom du bien de la jeune fille ou de la femme musulmane n’est finalement que l’expression inverse du même machisme, du même sexisme, masculin ou institutionnel, qui prétend le lui imposer au nom de ce même bien.


5. Par ailleurs, agiter le spectre du communautarisme permet d’éviter l’analyse complexe de la société belge, historiquement fondée sur de multiples communautés : ethniques, culturelles, linguistiques, religieuses ou philosophiques. Parler du communautarisme comme d’un danger nouveau, dans un pays institutionnellement miné par ce phénomène, est surréaliste. Car cela porterait à laisser accroire qu’il existe un bon communautarisme (relevant de catégories issues de la modernité : nations, peuples,…) et un mauvais communautarisme (relevant du religieux, spécifiquement musulman). A l’heure où sont reconnus de facto, voire encouragés, différents types de communautés (linguistiques, ethniques, culturelles, religieuses, sexuelles,…), comment interpréter cette accusation ? De plus, elle fait fi de la réalité des musulmans de Belgique : leur « communauté » est éclatée, fragmentée, diverse, multiple, et profondément hétérogène, la religion ne suffisant même pas à relier ses tendances « nationales », culturelles, ethniques, linguistiques, religieuses, doctrinales, voire idéologiques… Enfin, nous ne voyons pas en quoi un enseignement confessionnel musulman renforcerait par essence le communautarisme. Comment anticiper, sans base objective, les résultats d’un type d’enseignement qui n’existe pas à l’heure actuelle ? Et pourquoi ne pourrait-il être, à l’image des autres types d’enseignement, un facteur d’enrichissement pour la société ?


6. Ne considérer la question du foulard que sous l’angle des politiques migratoires déforme la perception de ce phénomène. Certes, une grande partie des communautés musulmanes est issue de l’immigration, cependant, les femmes et les jeunes filles aujourd’hui concernées par la problématique du foulard sont presque toutes, sinon toutes, de nationalité belge, nées en Belgique, ou belges de souche converties à l’Islam. Ce ne sont donc pas des étrangères qui demanderaient une faveur à l’Etat belge, mais des citoyennes belges qui ne font que réclamer les droits qui sont les leurs, à côté des devoirs qui leur sont imposés comme à tou(te)s les autres citoyen(ne)s, indépendamment de leur confession ou de leur philosophie. Les communautés musulmanes font depuis longtemps partie intégrante de la société belge : en réalité, ce que certains ressentent comme l’apparition d’une série de problèmes n’est que la conséquence du processus de normalisation d’une présence que le corps social « majoritaire » commence à considérer autrement que comme simple outil docile de (re)production économique.


7. Bien que nous considérions l’interdiction du port du port du foulard dans les établissements scolaires comme inacceptable, nous condamnons fermement, avec tous nos collègues de la Commission, tout port du foulard qui résulterait d’une contrainte extérieure quelconque. C’est pourquoi nous insistons pour qu’une véritable politique d’accompagnement et de dialogue soit mise sur pied au sein des écoles. Il faut que les jeunes filles et les femmes qui sont victimes d’une contrainte puissent obtenir de la part des institutions scolaires tout le soutien nécessaire, qu’elles puissent recevoir l’écoute et la guidance indispensables à la poursuite de leur scolarité, qu’un dialogue soit établi avec les parents ou les responsables de la contrainte, si nécessaire grâce à la médiation de personnalités ou d’institutions religieuses. Cela implique également de donner une formation adéquate aux personnes qui seront en charge de cette écoute : il faudra les faire passer d’une attitude de rejet des élèves portant le foulard, à une attitude d’aide envers celles qui ne veulent pas le porter sans pour autant rejeter ni discriminer celles qui le portent. S’il est évident que nombre d’intervenants sociaux et d’enseignants font un travail exemplaire en ce sens, il n’en reste pas moins vrai que de nombreux comportements discriminants sont encore constatés au quotidien.


8. Pour ce qui est du port de signes religieux dans l’exercice d’une fonction publique, nous sommes convaincus que la neutralité de l’Etat concerne l’action publique du fonctionnaire et son obligation de traiter tous les citoyens de manière égale, plutôt que la « neutralité » de l’apparence de l’agent. Les exemples anglais et suédois sont particulièrement dignes de considération en la matière. La France et la Turquie n’étant, à l’échelle européenne, que des cas extrêmes et non représentatifs en matière de bannissement du signe religieux hors de l’espace public. Plus profondément, il serait souhaitable de s’interroger sur l’argument de l’interférence de convictions dans l’exercice d’une fonction exprimant l’autorité du temporel, car en quoi cela concernerait-il seulement ce qui relève du « religieux ». Si un être humain est présupposé incapable de faire correctement la séparation entre l’élément « religieux » que pourrait exprimer son apparence et la neutralité exigée par son activité professionnelle, alors il faut étendre cette incapacité de différenciation à l’ensemble de ce qui relève de l’affect humain, de sa faculté de jugement… Ainsi un juge féminin ne pourrait plus intervenir dans le procès d’un violeur, ni un juge blanc dans un cas de racisme, ni un fonctionnaire noir face à un citoyen blanc raciste, ou le contraire… En réalité, ce n’est pas l’apparence d’une personne qui est en jeu mais l’objectivité et la neutralité de son action. Et dans le cas où un administré serait victime d’une discrimination ou d’une manipulation de la part d’un fonctionnaire affichant clairement son appartenance religieuse, n’aurait-il pas droit aux mêmes recours que la personne se sentant aujourd’hui discriminée sur base raciale ?


Nous rappellerons enfin que l’interdiction de signe signifie également une position idéologique : le rejet ou la volonté d’éloignement de tout ce qui peut être lié au religieux, au spirituel, au rapport au Transcendant. Il y a là, de façon plus subtile peut-être, imposition d’une vision idéologique du monde présentée comme étant la seule véritablement neutre, juste et équitable alors qu’elle est une violence et une ségrégation imposées à l’univers du « signifiant spirituel ».


EN CONCLUSION


Nous estimons souhaitable :

  • de pas interdire les signes religieux (si ce ne sont ceux qui constituent un véritable empêchement à la communication nécessaire au bon déroulement de la vie quotidienne – voir la note 2)
  • de lever les interdictions déjà existantes,
  • de promouvoir une laïcité véritablement et respectueusement ouverte que chacun puisse s’approprier et apprécier,
  • de développer des services d’assistance aux personnes victimes de discriminations dans un sens comme dans l’autre (obligation de porter un signe ou interdiction d’en porter),
  • de favoriser le dialogue,
  • de former les intervenants sociaux, les enseignants et les éducateurs à gérer ces problématiques,
  • de répondre au cas par cas de façon proportionnée en privilégiant la médiation et le dialogue. Et ce tant au sein des établissements scolaires qu’au sein des administrations et institutions publiques et privées.


Si l’ensemble de ces mesures est adopté, la problématique du foulard s’estompera d’elle-même, car elle cessera d’être un enjeu symbolique pour chaque partie, et l’on pourra (enfin) s’occuper des véritables problèmes qui concernent l’ensemble de la société belge : exclusion sociale, scolaire, économique, discriminations de toutes sortes, sous financement de l’enseignement, absence de politiques migratoires et de suivi des populations immigrées, absence de perspectives d’avenir, déstructuration du marché de l’emploi, précarisation croissante de certaines classes sociales, perte des repères,…

4.9.09

Faut il avoir peur des Frères Musulmans ?


A suivre ce dimanche 06.09, entre 11:00 et 12:00, sur la Première, l'émission de Jean-Paul Hecq "Et Dieu dans tout ça?" où la question des Frères Musulmans sera abordée.


"Faut il avoir peur des Frères Musulmans ?"

On en parle beaucoup, on leur prête énormément d'influence ; " ils " seraient partout et contrôleraient en sous-main certaines des factions les plus virulentes de l'islamisme radical. Ils viseraient l'instauration du " califat ", un état islamique idéal régit par la seule charia. Leur pensée, très diversifiée et parfois contradictoire, influence aujourd'hui une bonne partie de l'islamisme à travers le monde. Mais qui sont-ils vraiment, les Frères Musulmans d'aujourd'hui ?En Europe, comme parfois les francs-maçons, jadis les jésuites ou aujourd'hui les membres de l'Opus Dei, les Frères Musulmans jouissent - si l'on peut dire - d'une réputation sulfureuse qui les précède de loin. Nés en 1928 en Egypte où ils sont toujours très actifs, les Frères Musulmans sont aujourd'hui répandus sur toute la surface du globe mais ils restent généralement très discrets et répugnent à agir directement en pleine lumière. On peut dire que leur idéologie - qui est un mélange de rigorisme puritain, de piété stéréotypée mais aussi de réformisme et de pragmatisme - imprègne de plus en plus profondément de très larges pans de la oumma, la communauté universelle des musulmans. Souvent diabolisés et pourchassés, aujourd'hui menacés de débordement par de plus radicaux qu'eux, ils ont depuis quelques temps commencé à faire une sorte de " coming out " timide. Serait-ce le début de la sortie de l'ombre ou en réalité le chant du cygne ?


Avec Brigitte Maréchal, directrice du CISMOC-UCL, auteure de " Les Frères Musulmans en Europe " (PUF septembre 2009) ; Michaël Privot [votre dévoué serviteur], membre des Frères Musulmans et militant des droits de l'homme ; Patrick Haenni, chercheur à la Fondation Religioscope (Suisse), ancien chercheur au CEDEJ au Caire et Yadh Ben Achour, professeur de droit public à l'université de Tunis et auteur notamment de " Aux fondements de l'orthodoxie sunnite " (PUF 2008)

13.8.09

Aaaaaaaaah!!! Le bur-qi-niiiiii….


"...Elle tremblait de montrer quoiiii?

Son petit hitsi bitsi tiny winy tout petit petit burqini qu'elle mettait pour la première fois..."


(Adaptation libre de la célèbre chanson de Richard Anthony).


Il ne manquait plus que lui à l'appel des menaces islamistes contre "nos" valeurs! La République tremble sur ses fondations, la laïcité manque de périr noyée au fond d'une piscine de la banlieue parisienne alors que certains venaient à peine de réussir à encommissionner le port de la burqa. Et voilà qu'une impudente convertie à l'islam choisit d'arborer fièrement (de la provoc, c'est sûr!) un BUR-QI-NI et de tester les limites de la permissivité républicaine. On s'attend à ce que la vague atteigne la Belgique d'ici peu - j'ai préparé mon gilet de sauvetage, mes lunettes de plongée et mes palmes par précaution. Je parie que l'on va barboter ferme sur cette question dans les semaines et mois à venir.


Le burqini, kessako? Une idée simple: un maillot de bain complet, des pieds à la tête, pour les dames (musulmanes en particulier) qui souhaitent profiter des joies aquatiques tout en respectant les prescrits religieux qu'elles se sont choisis (voir la photo). Bien que je ne me vois pas en porter un, je trouve cela plutôt sympa: c'est un compromis créatif entre respect de certaines obligations religieuses et contraintes de la vie moderne. Voir ici un excellent exposé sur la question.


Manifestement, ce n'est pas au goût d'un certain nombre d'esprits grincheux. Alors on invoque pêle-mêle émancipation de la femme et raisons sanitaires pour le bannir de certaines piscines municipales (ainsi que celles qu'il contient en conséquence).


Sans blague! Alors là, il faut que l'on m'explique!

D'abord les raisons sanitaires: le burqini serait un nid à bactéries! C'est bien connu que les piscines des Pays-Bas, de la Suède, de l'Australie et des USA (encore eux!) où le port du burqini est autorisé sont de véritables bouillons de culture. Nos piscines sont-elles donc fondamentalement moins saines que les leurs? Ou encore faudrait-il m'expliquer comment un maillot simplement 2 ou 3 fois plus grands qu'un maillot normal deviendrait subitement une bombe bactériologique en puissance? Soyons sérieux! A moins qu'en grattant un peu - mais je fais là du mauvais esprit - on ne retrouve derrière cet argument le fait que l'islam (et les musulmans) tendent à être considérés comme des cancers, une gangrène, des virus… parmi tous ces jolis termes que nous offre la problématisation médicalisée de l'altérité musulmane renvoyant à sa profonde nuisibilité pour le corps social européen.


Sur le coup de l'émancipation de la femme, j'ai aussi du mal à suivre: comment exclure une femme de la pratique d'un sport participe-t-il à son émancipation et à la promotion de l'égalité des hommes et des femmes? Certains s'étonnent que l'on puisse même désirer vouloir nager entièrement revêtue d'un tel costume et y voient une régression inexorable vers la pré-civilisation. Bon, au-delà du fait qu'en matière de sport, l'important soit de participer, je ne comprends pas l'équation entre nudité et civilisation à l'heure où les combinaisons de natation intégrales révélées aux JO de Pékin sont disponibles au Décathlon du coin. L'émancipation se situe-t-elle donc dans la surface couvrante du maillot ou dans l'intention de celui/celle qui le porte? Ou y a-t-il une façon émancipatrice de porter la combinaison intégrale? Ou la combinaison intégrale n'est-elle acceptable que pour les vrais sportifs? Que ferait-on si cette même dame s'était présentée avec une combinaison intégrale "sport" mais avec un bonnet de bain en silicone plutôt qu'une combinaison d'une seule pièce? Aie! Aie! Aie! Mais dans quels détails va donc se cacher l'émancipation? Le diable ne s'y trouve-t-il d'ailleurs pas déjà?


Le bon côté de cette polémique de jacuzzi, c'est qu'on évite pour une fois au moins l'atteinte à la sacro-sainte mixité fondatrice de notre démocratie. Le burqini est en effet l'argument imparable qui permet de conjuguer dans un même élan mixité, sain effort sportif ainsi que convictions religieuses et républicaines! Sûrement trop beau pour être vrai!


Ceci étant, je ne peux m'empêcher de voir une symétrie interpellante entre deux affaires concomitantes: Lubna, au Soudan, condamnée parce que s'habillant trop court; Carole, en France, exclue parce que portant trop long. Dans les deux cas, la hisba (police des moeurs) est à l'oeuvre: religieuse pour l'une, laïcarde pour l'autre. Le résultat est le même: négation de la liberté humaine, imposition d'un modèle culturel/vestimentaire/social majoritaire à l'encontre de comportements minoritaires (des deux côtés somme toute assez raisonnables) et une dimension genrée évidente: ce sont - une fois de plus - les femmes qui paient l'addition. Et des deux côtés également, "on" a le culot de mobiliser le respect de la femme pour contraindre sa liberté.


La triste morale de ces histoires parallèles serait-elle que l'émancipation et le progrès de la femme ne se mesureraient qu'au recouvrement plus ou moins important du corps de celle-ci? Si c'est le cas, le combat universel pour l'égalité substantielle des femmes et des hommes a encore de beaux jours devant lui.


Terminons sur une note positive: on constate enfin un signe de progrès évident au sein de notre civilisation avancée en matière d'égalité et de respect de l'autre: là où la malheureuse Lubna risque d'écoper de 40 coups de fouet pour avoir porté un pantalon, Carole échappe au châtiment corporel en Place de Grève pour cause de burqini pour ne garder au coeur que le stigmate brûlant de la discrimination, du rejet, et du fait que ses choix spirituels l'ont exclue pour longtemps de la société majoritaire à laquelle elle appartient pourtant.


Est-ce vraiment le modèle d'une société qui place la dignité de toutes et tous comme valeur centrale?

30.4.09

Port du foulard: le Conseil d'Etat viole-t-il le principe de séparation des pouvoirs ?

Carte blanche publiée le 30 mai 2009 sur le site du Soir.

Deux récents arrêts du Conseil d'Etat ont de quoi interpeller. En effet, la plus haute juridiction administrative du pays s'est prononcée sur la recevabilité de deux recours en annulation intentés en octobre 2005 par le MRAX (Mouvement contre le Racisme, l'Antisémitisme et la Xénophobie) à l'encontre de deux ROI (Règlements d'Ordre Intérieur) adoptés par l'Athénée Royal de Vauban et l'Athénée Royal de Gilly. Ces recours visaient aussi la décision de la ministre de la Communauté française en charge de l'Enseignement obligatoire de l'époque de confirmer les modifications introduites dans les ROI concernés visant à interdire le port du foulard dans ces établissements scolaires.

La première dérive réside dans l'examen de recevabilité opéré par le Conseil d'Etat. Pour rappel, cet examen a comme finalité de répondre à la question de savoir si la partie requérante, ici le MRAX, a un intérêt à agir. Pour y répondre, le Conseil d'Etat analyse l'article 3 des statuts du MRAX, libellé comme suit :

« L'association a pour but la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie. Elle appelle à l'union et à l'action tous ceux qui entendent s'opposer aux discriminations, aux haines, aux préjugés fondés sur une prétendue race, la nationalité, la langue, la culture, l'origine nationale ou ethnique, la couleur, la confession ou les convictions philosophiques. Elle veut faire triompher l'amitié et la paix entre les peuples et promouvoir l'égalité et la fraternité entre les êtres humains. (…) »

Pour apprécier l'intérêt à agir dans le chef du MRAX, le Conseil d'Etat devrait se limiter à apprécier s'il existe un lien entre ses objectifs et le cas d'espèce. Ni plus ni moins. Or, il va au-delà en procédant de facto à un examen sur le fondement des recours… pour répondre à la question de la recevabilité. Voilà le paragraphe-clé, très similairement libellé dans les deux arrêts :

« Considérant qu'en édictant qu'est interdit aux élèves “le port de tout couvre chef, de signe ostensible d'appartenance politique ou religieuse dans l'enceinte de l'établissement”, le règlement attaqué, loin de porter atteinte à l'objet social de la requérante, a pour effet de le rencontrer et de le conforter; qu'il s'ensuit que la requérante n'a pas intérêt à en poursuivre l'annulation; que le recours est irrecevable. »

Ainsi, le Conseil d'Etat répond au stade de l'examen sur la recevabilité à une question qu'il devrait être amené à se poser une fois seulement les recours jugés recevables et l'examen sur le fondement commencé.

La deuxième dérive, qui découle directement de la première, réside dans le modus operandi du Conseil d'Etat s'agissant de son examen de facto sur le fondement. En effet, (en gardant bien à l'esprit que le Conseil d'Etat ne peut pas procéder à un tel examen durant la phase ayant trait à la recevabilité), il est important de rappeler que tout examen sur le fondement consiste à apprécier la légalité d'un acte administratif incriminé.

Ainsi, s'agissant du port du foulard à l'école, le Conseil d'Etat devrait apprécier la conformité des ROI et de la décision de la ministre de l'époque aux deux normes à caractère législatif concernées qui sont en vigueur : les décrets « neutralité » de 1994 et de 2003. Or, force est de constater qu'à aucun moment le Conseil d'Etat ne ressent le besoin d'effectuer ce contrôle de légalité, ce qui est sa mission première dès lors qu'il décide de procéder à un examen sur le fondement.

La troisième dérive réside dans l'absence de motivation dans les deux arrêts rendus. En effet, nous ne saurons pas en quoi l'interdiction du port du foulard à l'école contribue à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie, contre les discriminations, haines, préjugés fondés sur une prétendue race, la nationalité, la langue, la culture, l'origine nationale ou ethnique, la couleur, la confession ou les convictions philosophiques, pour l'amitié et la paix entre les peuples et pour l'égalité et la fraternité entre les êtres humains.

Ce faisant, le Conseil d'Etat ne fait ni plus ni moins que violer le principe de séparation des pouvoirs, puisqu'il outrepasse l'examen de légalité en procédant à une interprétation politico-idéologique et péremptoire des valeurs mentionnées dans l'article 3 des statuts du MRAX. C'est d'autant plus ahurissant que le même Conseil d'Etat, section administrative également, s'était déclaré en 2002 incompétent pour apprécier l'opportunité d'interdire ou non le port du foulard à l'école, faisant ainsi suite à une sollicitation du gouvernement Hasquin.

Ces deux arrêts du Conseil d'Etat sont en définitive une nouvelle illustration d'une réalité tout à fait inacceptable : l'application à géométrie variable du droit selon que les cas d'espèce touchent ou non à la question de la visibilité des citoyens de confession musulmane.

Que les magistrats qui ont rendu ces arrêts décrédibilisants pour l'institution du Conseil d'Etat s'arrogent le droit de prendre la place du politique et décident à sa place est en soi intolérable, mais qu'en plus ils subvertissent le droit même à l'égalité, qu'ils sont censés protéger, est proprement insoutenable. Et laisse augurer un avenir sombre pour toutes les associations luttant en justice contre les discriminations, toutes les discriminations.

En conclusion, ce piétinement du droit est rendu possible par l'irresponsabilité de la Communauté française, qui n'a que trop laissé pourrir la situation et qu'il faut, plus que jamais, contraindre à se souvenir de sa mission première : trouver des solutions en garantissant les droits fondamentaux.

Signataires: 

Abdelghani BEN MOUSSA – Coordinateur du think tank Vigilance musulmane, ex-administrateur du MRAX

Hajer MISSAOUI – Juriste diplômée de la Sorbonne, spécialiste des droits de l'Homme

Hanieh ZIAEI – Politologue, titulaire d'une maîtrise en politique internationale et comparée de l'Université de Montréal

Mehmet A. SAYGIN – Juriste, secrétaire général de l'Union des démocrates turcs européens

Michael PRIVOT – Islamologue, militant antiraciste

Voir l'ensemble du dossier sur le site du Soir ici pour une proposition de solution juridique au port du foulard ou encore sur www.neutralite.be par 6 intellectuels: Le militant associatif Abdelghani Ben Moussa, les juristes Hajer Missaoui et Mehmet Saygin, les avocates Hava Yildiz et Inès Wouters, l’islamologue Michael Privot

5.4.09

Retour sur certaines manifestations pro-palestiniennes

Le contexte: sous l'impulsion du Député Yves Reinkin, la régionale verviétoise d'Ecolo avait organisé une soirée citoyenne d'échanges autour de la question "Israël-Palestine: quel espoir de paix" au début du mois de février 2009, quelques jours après la fin officielle - pas sur le terrain - de l'offensive israélienne. Sollicité pour une intervention en compagnie de différents orateurs, j'ai choisi d'aborder le sujet selon l'angle de la cohésion sociale ici, en Belgique, du dialogue entre les communautés, de la nécessaire compréhension du langage de l'autre, et ce en vue de créer, à partir d'ici, un impact positif sur ce qui se fait là-bas. Quelques réflexions en espérant ne pas avoir été complètement à côté de la plaque.

Je souhaiterais commencer mon intervention en remerciant Monsieur le Député Yves Reinkin pour avoir pris l'initiative d'organiser cette rencontre à l'heure où la cohésion de notre société est mise à rude épreuve par de multiples facteurs dont il importe de ne pas perdre de vue l'éventuel effet cumulatif : crise du pouvoir d'achat, crise financière, crise économique, crise environnementale, crise des modèles sociétaux - auxquelles vient s'ajouter une crise internationale particulièrement révélatrice des lignes de fractures qui parcourent notre monde. 


Dans ce genre de cas, le dialogue demeure en effet l'ultime outil qu'il faut s'empresser de maintenir ou de rétablir coûte que coûte pour faire en sorte que des canaux d'échanges restent ouverts entre les multiples communautés qui composent notre société et qu'un partage d'expériences puisse avoir lieu malgré tout. Car seul le dialogue permet de lutter contre l'enfermement sur soi, sur ses idées préconçues, sur sa douleur personnelle ou communautaire, sur ses propres stéréotypes et ses préjugés. Plus rien, en effet, ne peut venir mettre ces derniers en question si l'on choisit de s'enfermer dans une approche univoque d'une question aussi sensible que celle-là. Et un tel dialogue est d'autant plus nécessaire qu'un des enjeux les plus importants de la tragédie à laquelle nous venons d'assister est - une fois encore - la légitimité du récit médiatique, voire de l'histoire elle-même. Au-delà même de toute victoire remportée sur le terrain, la victoire la plus importante consiste à gagner l'opinion du monde à sa cause et aucun des protagonistes ne s'y est trompé, même si, sur ce terrain également, l'asymétrie du combat fut totale. La débauche de violence fut extrême en vérité - tant dans l'exhibition de l'horreur des frappes israéliennes que dans l'euphémisation de cette dernière qui a été complaisamment relayée par un trop grand nombre de média. Face à cela, la parole et l'échange restent les seuls moyens pour lutter contre l'aliénation réciproque et l'isolement autistique des communautés qui mènent à cette réification de l'autre, ce préliminaire indispensable à toute violence aveugle, à toute élimination systématique de l'autre que nous venons justement de voir à l'oeuvre.


Comme Mr. Fenaux a rappelé fort à propos un certain nombre d'enjeux qui ont conduit à ce drame que vient de connaître la population de Gaza en particulier, et qui s'inscrit dans la problématique plus large que connaissent les populations de Palestine depuis plus de 60 ans maintenant, je ne reviendrai pas sur cet aspect de la question car il dépasse largement mon champ de compétences. En accord avec l'initiateur de cette rencontre, je souhaiterais concentrer ma contribution sur l'impact que ces 5 semaines d'offensives ont eu de ce côté-ci de la Méditerranée et montrer que les espoirs de paix - puisque c'est le titre de cette rencontre - peuvent s'y enraciner valablement.


Ultime précision, je parle ici en tant que membre - et non pas en tant que représentant - de la communauté musulmane verviétoise. Je ne revendique en aucun cas que mes propos soient toujours en phase avec ce que pensent la majorité de mes coreligionnaires, mais j'ose espérer fournir quelques pistes de réflexions pour tout un chacun ici présent qui aura pris la peine de venir échanger ce soir avec nous.


La récente offensive israélienne a été rythmée chez nous en Belgique par les nombreuses manifestations de soutien au peuple de Gaza qui ont égrainé les 5 semaines de cette campagne. Timides au début, ces manifestations ont connu un succès grandissant, réunissant un nombre toujours plus élevé de personnes avec, corollairement, des motivations de plus en plus diverses.


Si les premières manifestations sur les marches de la Bourse à Bruxelles rassemblaient les inconditionnels de tous bords de la question palestinienne, les plus vastes manifestations ont par contre suscité de nombreux sentiments de malaise sur lesquels il me semble important de revenir, car elles me semblent révélatrices des frictions et des incompréhensions qui empêchent le développement de relations constructives entre différentes communautés de notre pays.


Nous avons tous entendu de nombreuses personnes de toutes convictions et origines dire leur mal-être par rapport à une partie des slogans scandés par de nombreuses autres personnes supposément de confession musulmane (1). On est là, en effet, dans un des noeuds du problème qui commence déjà par les différences de perception de la question entre une gauche hétéroclite qui articule le conflit sous un angle essentiellement politique et un partie de la population manifestante qui l'articule sous un angle essentiellement religieux pour trancher en deux catégories simples. L'essentiel des troupes de ces deux bords y reconnaît une question de droit, mais la façon dont ce droit est articulé de part et d'autre rend la compréhension mutuelle parfois difficile et suscite inévitablement des sentiments de malaise.


Je peux tout a fait comprendre ce sentiment de malaise qu'ont certains de se retrouver dans une manifestation qui avance au nom de "Dieu est grand" ou "Il n'y a pas de divinité si ce n'est Dieu". Par ailleurs, nombre de musulmans peinent à comprendre que ce genre de slogans soient inappropriés à la cause qu'ils disent soutenir. Et pourtant, ils devraient savoir que l'amalgame islam - hamas - islamisme - terrorisme est présent en permanence dans l'esprits des (télé)spectateurs et que l'on ne peut en faire abstraction. Or cette question est bien plus complexe que cela comme on l'a vu. 


D'autre part, dans une société relativement sécularisée qui a tenté d'exclure le religieux du champ public ou en tous cas politique, articuler une revendication territoriale au moyen d'un langage à connotations religieuses ne manque de réveiller les craintes les plus sombres et fait se dire: "Oui, bon, la Palestine, je veux bien, mais en même temps, je ne veux pas soutenir ces manifestants islamistes qui vont nous imposer leur shâria tôt ou tard". Ou encore, vu ce passé douloureux avec la religion, certains se disent également: "Si on mobilise la religion, alors il n'y a plus d'entente possible, car tant le judaïsme que l'islam sont mutuellement exclusifs à propos de la terre de Palestine, au contraire du droit positif". Dans un tel contexte, l'utilisation de slogans de type islamique de façon ostentatoire apparaît comme tout à fait contre-productif pour un dialogue entre communautés. Si j'essaye en plus de me mettre dans la peau d'amis juifs progressistes et militant de la paix qui essayent de tendre des ponts entre les communautés en se fondant justement sur un langage de droit positif et non religieux articulé autour de la Torah, je peux comprendre qu'ils aient des difficultés à créer des espaces de dialogue avec leur collègues manifestants musulmans d'une part, mais aussi au sein même de leur propre communauté avec ceux qui seraient d'emblée moins sympathiques à la cause des Palestiniens.


Que l'on m'entende bien : dans une démocratie libérale, tout un chacun est libre d'articuler son message et ses revendications comme il l'entend pour autant qu'elles ne soient pas en contravention avec les lois du pays, notamment en matière d'incitation à la haine raciale. En ce sens, crier "Allahu Akbar" n'est en rien répréhensible, ni interdit, ni déshonorant. C'est tout simplement inapproprié selon moi. Et ce d'autant plus que de tels comportements reflètent le plus souvent une affirmation identitaire qui, dans le même temps, oblitère la réalité de la résistance palestinienne, car celle-ci n'est pas composée que de musulmans, ni de supporters du Hamas, mais de Palestiniens de toutes convictions et croyances qui s'inscrivent pour la majorité dans une lutte nationale articulée dans un langage politique et non dans une lutte religieuse. Le discours religieux est d'ailleurs bien plus souvent utilisé pour universaliser la lutte au niveau de la oumma globale et s'attirer les sympathies que ne susciterait probablement pas une rhétorique purement anti-coloniale et droit-de-l'hommiste. Le Darfour, le Cachemire, le Gujarat ou encore la Tchétchénie en sont d'excellents exemples a contrario.


Dans un autre sens cependant, toujours dans une démocratie libérale sécularisée, il faut pouvoir entendre et respecter des messages qui s'articulent autour de terminologies religieuses et non plus seulement idéologiques agnostiques (par exemple marxistes). De ce point de vue-là, les cadres de références sont en pleine évolution et il faut aussi que certains segments de notre société puissent se mettre à les écouter sans les disqualifier systématiquement, car il importe de pouvoir y discerner les contenus et les messages pertinents qu'ils contiennent. Le dialogue doit permettre aux différentes parties de pouvoir se comprendre et de moduler la formulation de leurs messages en fonction de leurs interlocuteurs. Autant dire qu'aujourd'hui, toutes les parties prenantes sont encore loin d'avoir pris acte de toutes les implications des impératifs de la communication et de la négociation au sein de sociétés profondément diverses et globalisées.


Une des autres problématiques liées à ces manifestations a bien sûr été la présence de casseurs et de troubles fêtes qui profitent de ces rassemblements pour commettre des méfaits ou provoquer des échauffourées. Dénoncées fermement par tous les organisateurs, elles n'en viennent pas moins nourrir les amalgames entre islam - violence et populations d'origine immigrée. Et desservir la cause palestinienne que ces individus viennent soi-disant soutenir. 


Cependant, force est de constater que cela arrive régulièrement lors de toute manifestation d'importance et que l'on se contente de les déplorer ou de renforcer systématiquement les forces de l'ordre qui - soit dit en passant - ont fait montre d'une violence et de pratiques discriminatoires assez systématiques à l'encontre de manifestants d'origine nord-africaine pour la plupart. Le MRAX a d'ailleurs reçu plus 39 plaintes consistantes pour utilisation de profilage ethnique par les forces de police de Bruxelles. Ce qui ne fait que renforcer ce sentiment d'exclusion à la base même de ces débordements. 


Comme cela a été dit, bien sûr, ces fauteurs de troubles viennent plus crier leur désespoir et leur haine d'une société qui leur offre peu d'avenir que leur soutien à la cause palestinienne dont ils ne connaissent souvent quasi rien. Il ne s'agit pas d'une importation du conflit comme on peut souvent le lire, mais plutôt de l'établissement d'un continuum où l'on perçoit les sociétés européennes comme prenant systématiquement le parti du plus fort contre le plus faible : des forces de l'ordre et de contrôle, des systèmes éducatifs et sociaux, des employeurs, des commerçants, des propriétaires de véhicules, ici, en Belgique, contre eux-mêmes, à la Palestine, là-bas, où les soldats israéliens oppressent le peuple palestinien. A partir de cet amalgame de l'injustice, d'autres amalgames sont permis entraînant, de façon stupide, des atteintes aux biens de personnes juives ou supposées telles. Ce qui est totalement impardonnable et condamnable, faut-il le préciser. 


Mais nombreux préfèrent se contenter d'enchaîner des condamnations plus vives les unes que les autres et qui ont pour fonction principale de délégitimer tout message que l'on pourrait comprendre de ces événements et renforcent ainsi les stéréotypes et   les préjugés à l'encontre de ces jeunes belges "d'origine maghrébine" fauteurs de trouble. Ces condamnations spécifiques permettent aussi aisément d'éviter de confronter efficacement les problèmes sociaux structurels à l'origine de ces troubles. On voit d'ailleurs à ce propos avec quelles peines on avance dans le domaine d'une lutte efficace contre les discriminations en matière d'accès à une éducation de qualité pour tous, à un logement décent surtout dans le marché privé, ou dans l'emploi ainsi que la frilosité avec laquelle nombre de nos élus s'engagent sur ces questions. D'autre part encore, ces condamnations amalgamant islam, jeunes, immigration maghrébine et violence, s'inscrivent dans une rhétorique plus vaste dont il faut également avoir conscience car elle véhicule une violence anti-arabe et anti-musulmane de plus en plus importante et socialement licite. Aux actes antisémites ont répondu de nombreux actes anti-arabes et anti-musulmans qu'il conviendrait de dénoncer avec autant de force, ce qui n'est malheureusement pas souvent le cas.


Dernier point qui me mènera à ma conclusion: le contenu de certains messages énoncés par des personnes supposément de convictions musulmanes (encore que cette dernière qualification n'est pas très utile si ce n'est qu'elle sert à renforcer les amalgames mentionnés ci-dessus) - je pense à des propos tels qu'Israël = état nazi, ou encore SS = Soldats sionistes et d'autres du même tonneau.


Que mon propos soit bien clair: je ne crois pas que l'on condamnera jamais avec assez de force la violence absurde avec laquelle l'armée israélienne vient de s'acharner sur Gaza et dont on ne fait probablement que commencer à découvrir l'horreur et l'amplitude. Ceci étant, pour pouvoir s'entendre, il faut absolument remettre les choses à leur place pour que les mots puissent encore avoir un sens et renvoyer à des réalités précises si on veut éviter de galvauder et banaliser les réalités mêmes auxquelles ils renvoient.


Le nazisme a été une idéologie meurtrière visant à la destruction totale de l'autre différent, et ce de manière systématique, systémique et industrielle, l'Holocauste en étant le paroxysme. Parler d'Holocauste ou de génocide à Gaza n'a aucun sens. Parler de nazification d'Israël n'a pas plus de sens que parler de fascisme vert ou d'islamo-nazis. Gaza fut un massacre de plus, de trop, à grande échelle. On peut parler d'apartheid, voire même de purification ethnique par déplacement de population… de tout ce que l'on veut, mais l'armée israélienne, en tant qu'institution, n'a pas fait un holocauste à Gaza, ni à Jénine. Il ne s'agissait pas d'une tentative industrialisée d'éradication systématique d'une population. C'est de cela que l'on parle quand on fait référence à l'holocauste et au nazisme (2).


Quand ces amalgames sont faits au cours de manifestations, on ne prend pas en compte leur impact non seulement dans l'esprit du grand public, mais en particulier au sein des communautés juives d'Occident pour qui cette mémoire est extrêmement douloureuse et totalement porteuse de sens. Cela peut mener tout d'abord à refuser tout soutien à un mouvement pour les droits des Palestiniens, car une personne portant cette mémoire ne pourra souffrir de tels amalgames. Plus grave, cette banalisation peut augmenter le sentiment d'insécurité au sein de communautés très minoritaires où le sentiment de persécution reste très présent et transformer en conséquence ce sentiment en soutien inconditionnel pour Israël et ses politiques martiales. Car de la même façon que le continuum de la victimisation jouait dans un sens, il joue aussi dans l'autre: la menace perçue ici est amalgamée à celle de là-bas et Israël devient le seul refuge pour les Juifs du monde entier au cas où… Et Israël joue depuis l'origine sur cette dimension : "si demain vous devez vous faire lyncher par les  antisémites, les Arabes ou que sais-je encore en Occident, alors il ne vous restera plus qu'Israël où aller, dès lors il vous faut soutenir ses politiques éradicatrices envers et contre tout".


Sans être antisémites pour autant - au contraire de que certains essayent de faire passer comme message -, les amalgames mentionnés ci-dessus sont bien plus dévastateurs en ce qu'ils sabotent toute tentative de compréhension réciproque de la souffrance de l'autre. De la même façon que le refus obstiné d'Israël d'admettre que le fait de revendiquer cette mémoire et d'en assumer la dramatique exemplarité devant l'Histoire condamne à la recherche de l'excellence et à la construction d'une société meilleure qui devrait tourner le dos à ces méthodes issues des pages les plus sombres de notre histoire commune. Aujourd'hui, par ignorance, par mépris, par peur, par préjugé, par haine, chaque communauté est devenue imperméable à la douleur et à la souffrance de l'autre, ce qui empêche la compréhension profonde des logiques de fonctionnement de chacun et de pouvoir discerner quelles seraient les paroles, les gestes, les actions qui pourraient apporter sécurité et assurance à l'autre que son existence même, individuelle et communautaire, n'est pas remise en question.


Seuls le dialogue et les échanges tels que ce soir, le dialogue interculturel et interreligieux, les rencontres et les projets communs pourront permettre de développer la confiance nécessaire pour pouvoir concrètement affronter ces peurs et ces incompréhensions réciproques.


Tant que les musulmans (entre autres) ne prendront pas conscience qu'un des principaux moteurs - sinon le moteur principal - de la violence d'Israël est la peur des communautés juives d'Occident et qu'ils ne prendront pas les mesures nécessaires pour adresser cette problématique de façon intelligente, posée, sensible et humaniste, Israël a encore de beaux jours devant lui - même si cette aventure sanglante prendra fin un jour car une telle situation ne pourra pas être indéfiniment prolongée. 


C'est là, selon moi, que réside l'espoir pour la paix en Occident et c'est là qu'il convient de travailler d'urgence.


Je vous remercie.


© M. Privot 2009



1 Qu'il s'agisse ici de l'identité revendiquée ou attribuée de l'extérieur - les deux n'étant pas nécessairement en correspondance. Il ne s'agit pas ici d'un jugement de valeur, ni de stigmatiser une communauté de foi particulière, mais de s'interroger sur les perception d'une manifestation.


2 Pour tenter d'être à nouveau très clair : je parle ici de la qualification de ces réalités, vues de l'extérieur. Le génocide et le crime contre l'humanité ont des définitions précises en droit international. Ceci étant dit, je ne délégitime pas la perception, la thématisation sous forme d'holocauste de leur propre expérience de l'horreur par les Gazaouis eux-mêmes en l'occurrence. Parler d'holocauste peut peut-être leur permettre de donner un sens à leur réalité, mais ce n'est absolument pas le cas des l'immense majorité des manifestants de Belgique, dont le référentiel épistémique - si je puis dire - est radicalement différent et au sein duquel l'Holocauste renvoie à une réalité spécifique, sans aucune mesure avec la réalité de Gaza. C'est notamment à ce niveau que la confusion est dangereuse et improductive.

27.1.09

Belgique: un sondage révèle: un Flamand sur deux a une opinion négative de l’Islam

Le contexte: Les résultats suivant émanent d'une enquête menée par l'Instituut voor Sociaal en Politiek Opinieonderzoek (Ispo) de la KUL. Ils révèlent que près de la moitié des électeurs flamands a une opinion extrêmement négative sur l'islam et les musulmans. Au moins 46 pc des électeurs flamands estiment que l'islam ne peut rien apporter à la culture européenne. A peine 18 pc sont d'avis contraire. Quarante-huit pour cent des sondés pensent aussi que les valeurs de l'Islam représentent une menace pour l'Europe et 37 pc accusent la plupart des musulmans de n'avoir aucun respect pour la culture et le mode de vie européens. Les chercheurs de l'Ispo, sous la conduite de Jaak Billiet et Marc Swyngedouw, ont interrogé 1.084 électeurs entre septembre 2007 et janvier 2008 sur leurs intentions de vote. En marge de cette question, les chercheurs ont également interrogé les électeurs sur le concept d'islamophobie (voir ici).


Les résultats de ce sondage sont en effet particulièrement préoccupants. Mais quelque part pas très étonnants, car ils confirment le malaise ressenti depuis longtemps dans les milieux antiracistes et/ou musulmans en Belgique.


S’il est difficile de pouvoir extrapoler ces résultats à la Wallonie ou à l’ensemble de la Belgique, je ne serais cependant pas surpris que nous obtenions des résultats probablement très similaires.


Cela révèle plusieurs choses et les forums en ligne qui s’ouvrent aux commentaires à ce propos sont très éclairants:

1) la méfiance vis-à-vis de l’islam et la perception de sa prétendue incompatibilité avec les « valeurs occidentales » confirme son enracinement dans une méconnaissance de l’islam. Certains forumanciers n’hésitent toutefois pas à dire: « ne mettons pas tous les musulmans dans le même panier et ce serait bien de rencontrer des musulmans pour pouvoir discuter de ces questions ». On pourrait croire aujourd’hui dans une société métissée telle que la société belge que la rencontre entre les gens de différentes cultures, religions, ethnicités est une évidence, mais c’est très loin d’être le cas. Les Belges vivent dans des communautés très compartimentées entre lesquelles il y a un grand manque de communication et d’échanges. Les projets de dialogue interculturel et interreligieux ont manifestement de beaux jours devant eux. Je dirais même que l’ampleur de la tâche pourrait paraître décourageante.


2) Le rôle des médias prend dès lors une importance cruciale: si la plupart des citoyens de la communauté majoritaire n’ont pas de contact avec des musulmans (au travers de la famille, des amis, des collègues), il en ressort que leur principale source d’information sur l’islam et les musulmans reste les médias. Si ces mêmes citoyens n’ont pas l’occasion d’être confrontés à la réalité concrète des communautés musulmanes de Belgique pour pouvoir prendre de la distance par rapport à la perception médiatique, et la mettre ainsi en perspective, il ne faut pas s’étonner d’obtenir des résultats aussi élevés en matière de crainte, de rejet, d’incompréhension. Sans vouloir jeter la pierre aux média par rapport à leur traitement de l’information, il faut que les journalistes, les rédactions, les annonceurs, et les dirigeants des groupes médiatiques prennent conscience de toute urgence de la responsabilité énorme qui est la leur dans le formatage de la perception que les différentes communautés et groupes composant la société ont les uns des autres et, conséquemment, l’impact qu’ils ont sur l’accélération, le ralentissement ou l’arrêt d’éventuels processus communautarisants qui y seraient à l’oeuvre.


3) Autre conclusion: ce sondage révèle de façon éclatante que l’école est très loin de jouer un rôle intégrateur et de permettre la rencontre  entre personnes de différentes origines. On le savait, certes, le système éducatif étant particulièrement compartimenté lui aussi, mais ce sondage en démontre une des conséquence directe: les électeurs belges moyens ne connaissent rien et se méfient grandement de la deuxième religion officielle du pays. On ne parle pas ici d’une communauté de quelques milliers d’individus, mais d’au moins 5% de notre population.


4) D’un autre côté, cette perception de l’incompatibilité des valeurs de l’islam avec les valeurs européenne rejoint là une perception aussi très présente chez les musulmans. A ce niveau, on pourrait même dire que la compréhension mutuelle est totale entre les communautés sur ce point : elles sont d’accord d’être en désaccord. Mais cela ne fait que mettre en lumière l’impérieuse nécessité d’investir dans des études, des recherches, des enquêtes journalistiques, des programmes télévisuels, des manuels éducatifs, réalisés par des équipes mixtes et pluridisciplinaires (non musulmans et musulmans ensemble) qui démontreraient que nos valeurs respectives ne sont pas incompatibles, et que bien au contraire, musulmans et non musulmans partagent les mêmes valeurs, mais qu’elles peuvent être hiérarchisées et/ou articulées de façon différente, voire parfois même de façon inaudible les uns pour les autres en fonction de l’époque et du contexte. 

Revenant d’une rencontre mondiale à Doha des « leaders musulmans de demain » où nous avons précisément soulevé ces questions, il en ressort que cette thématique est transversale, mais que les points d’accord sont multiples et qu’une majorité des jeunes leaders communautaires musulmans présents étaient d’accord pour dire qu’il y avait une profonde unité des valeurs humaines entre l’islam et « l’Occident ». 

Ainsi, alors que des musulmans issus du monde entier cheminent rapidement sur la voie d’un oecuménisme des valeurs en en reconnaissant les profondes résonances entre les civilisations, ce sondage démontre qu’il est plus que tant que les Belges non musulmans en fassent autant d’une part, et que les Belges musulmans redoublent d’efforts pour articuler leurs valeurs en fonction du contexte qui est désormais le leur et d’une manière qui parlent à nos concitoyens de toutes origine. Il en va, au fond, de la survie de l’islam en contexte sécularisé : seule les religions qui arrivent à s’adapter et à reformuler leurs objectifs, leur convictions, leurs principes et valeurs dans le langage du siècle ont survécu à travers l’histoire. Les musulmans ont su le faire par le passé. Il n’y a pas de raison qu’ils n’y arrivent plus maintenant. A ce propos, un sondage récent réalisé par Gallup dans les 10 pays musulmans comprenant 80% de la population musulmane mondiale démontre que ce que les valeurs « occidentales » que les musulmans estiment le plus et ce de façon très majoritaire sont: la liberté politique, la liberté, des systèmes judiciaires équitables, et la liberté de parole. A méditer. Voir ici.


Le dialogue est en conséquence une véritable urgence si l’on veut éviter que les fossés entre toutes composantes de la société belge ne se creusent plus encore.

Michael Privot

#2 : Claquer la bise, serrer la main - quand mon paradis dépend de la façon dont je te dis bonjour

Cette pratique, peu connue il y a encore une trentaine d’années au sein des communautés musulmanes, s’est répandue dans les milieux conserva...